Henri Dutilleux – Tout un monde lointain

Henri Dutilleux (1916 – 2013) – Tout un monde lointain

Henri Dutilleux - Tout un monde lointain
Henri Dutilleux – Tout un monde lointain

(On rajoutait la version Mørk aujourd’hui – 22/5/2013 – quand on a apprit le décès de Dutilleux…)

 – Enigme 2 – Regard 3 – Houles 4 – Miroirs 5 – Hymne
Poème XXVII

Avec ses vêtements ondoyants et nacrés,
Même quand elle marche on croirait qu’elle danse,
Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés
Au bout de leurs bâtons agitent en cadence.

Comme le sable morne et l’azur des déserts,
Insensibles tous deux à l’humaine souffrance,
Comme les longs réseaux de la houle des mers,
Elle se développe avec indifférence.

Ses yeux polis sont faits de minéraux charmants,
Et dans cette nature étrange et symbolique
Où l’ange inviolé se mêle au sphinx antique,

Où tout n’est qu’or, acier, lumière et diamants,
Resplendit à jamais, comme un astre inutile,
La froide majesté de la femme stérile.

Le Poison

Le vin sait revêtir le plus sordide bouge
D’un luxe miraculeux
Et fait surgir plus d’un portique fabuleux
Dans l’or de sa vapeur rouge,
Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.

L’opium agrandit ce qui n’a pas de bornes
Allonge l’illimité,
Approfondit le temps, creuse la volupté,
Et de plaisirs noirs et mornes
Remplit l’âme au-delà de sa capacité.

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle
De tes yeux, de tes yeux verts
Lacs où mon âme tremble et se voit à l’envers…
Mes songes viennent en foule
Pour se désaltérer à ces gouffres amers.

Tout cela ne vaut pas le terrible prodige
De ta salive qui mord,
Qui plonge dans l’oubli mon âme sans remord,
Et, charriant le vertige,
La roule défaillante aux rives de la mort !

La chevelure

Ô toison, moutonnant jusque sur l’encolure !
Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !
Extase ! Pour peupler ce soir l’alcôve obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l’air comme un mouchoir !

La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
Comme d’autres esprits voguent sur la musique,
Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.

J’irai là-bas où l’arbre et l’homme, pleins de sève,
Se pâment longuement sous l’ardeur des climats ;
Fortes tresses, soyez la houle qui m’enlève !
Tu contiens, mer d’ébène, un éblouissant rêve
De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts.

Un port retentissant où mon âme peut boire
A grands flots le parfum, le son et la couleur ;
Où les vaisseaux, glissant dans l’or et dans la moire,
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
D’un ciel pur où frémit l’éternelle chaleur.

Je plongerai ma tête amoureuse d’ivresse
Dans ce noir océan où l’autre est enfermé ;
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
Infinis bercements du loisir embaumé !

Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
Vous me rendez l’azur du ciel immense et rond ;
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
Je m’enivre ardemment des senteurs confondues
De l’huile de coco, du musc et du goudron.

Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde
Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
Afin qu’à mon désir tu ne sois jamais sourde !
N’es-tu pas l’oasis où je rêve, et la gourde
Où je hume à longs traits le vin du souvenir ?

La mort des amants

Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d’étranges fleurs sur des étagères,
Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux ;

Et plus tard un Ange, entr’ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

La Voix

« Mon berceau s’adossait à la bibliothèque,
Babel sombre, où roman, science, fabliau,
Tout, la cendre latine et la poussière grecque,
Se mêlaient. J’était haut comme un in-folio.
Deux voix me parlaient. L’une, insidieuse et ferme,
Disait: «La Terre est un gâteau plein de douceur;
Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme!)
Te faire un appétit d’une égale grosseur.»
Et l’autre: «Viens! oh! viens voyager dans les rêves,
Au delà du possible, au delà du connu!»
Et celle-là chantait comme le vent des grèves,
Fantôme vagissant, on ne sait d’où venu,
Qui caresse l’oreille et cependant l’effraie.
Je te répondis: «Oui! douce voix!» C’est d’alors
Que date ce qu’on peut, hélas! nommer ma plaie
Et ma fatalité. Derrière les décors
De l’existence immense, au plus noir de l’abîme,
Je vois distinctement des mondes singuliers,
Et, de ma clairvoyance extatique victime,
Je traîne des serpents qui mordent mes souliers.
Et c’est depuis ce temps que, pareil aux prophètes,
J’aime si tendrement le désert et la mer;
Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes,
Et trouve un goût suave au vin le plus amer;
Que je prends très souvent les faits pour des mensonges,
Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous.
Mais la voix me console et dit: «Garde tes songes:
Les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les fous !»

 

Avant de commencer, je voudrais citer pour les francophones le site de Jean Henri Huber consacré à la musique contemporaine avec notamment une intéressante perspective historique de la musique contemporaine.

Il qualifie Dutilleux de « progressiste-coloriste », pourquoi pas. Même si Dutilleux connut déjà le succès avec Le loup (1953) et Métaboles (1965), c’est sans doute Tout un monde lointain (1970) qui a assis sa notoriété internationale, en partie grâce à la notoriété du créateur>, Mstislav Rostropovitch. De nombreux violoncellistes l’ont enregistré : Marc Coppey, Lynn Harrell,  Boris Pergamenschikow, Arto Noras, Anssi Karttunen… pas encore Emmanuelle Bertrand, qui l’a déjà joué en présence du compositeur.
On entend souvent, « je n’aime pas la musique contemporaine, mais Dutilleux, j’aime bien ». Il est vrai que sa grammaire est moins rude que d’autres, même si certains passages peuvent être « sériels », que sa palette sonore mordorée est superbe et qu’il sait ménager des effets. Chacun des 5 mouvements porte en en-tête en extrait d’un poème de Baudelaire (en jaune ci-dessus).

Nous avons pu réunir 5 versions :

  1. Les créateurs (25 juillet 1970 au festival d’Aix-en-Provence) : Mstislav Rostropovitch ✝, Orchestre de Paris, Serge Baudo (EMI – 1975)
  2. Boris Pergamenschikow ✝, BBC Philharmonic, Ian Pascal Tortelier (Chandos 1997)
  3. Ajout du 22/5/13 : Truls Mørk, Orchestre philharmonique de Radio France, Myung-Whun Chung (Virgin – 2001)
  4. Jean-Guihen Queyras, Orchestre national Bordeaux-Aquitaine, Hans Graf (Arte Nova – 2002)
  5. Christian Poltéra, ORF Vienna Symphony orchestra, Jac van Steen (Bis – 2008)

Le problème avec la musique contemporaine est que l’on n’a pas de partition accessible en libre accès.

Enigme

1 – La cadence introductive est superbe, l’intonation parfaite, la maîtrise stupéfiante, l’orchestre impeccable, les superbes fulgurances parfaitement rendues. Ce sera difficile de faire mieux ! Il reste que cette musique est vraiment ensorcelante et très « énigmatique » : j’ai suivi la description qu’en faisait Pierrette Mari dans son « Henri Dutilleux » et n’ai pas bien compris la structure du mouvement qu’elle propose, les notices des différents CD sont bien vagues également…

2 – Dès le départ, c’est plus méditatif, ensuite c’est un peu pesant, c’est globalement bien moins satisfaisant, comme émietté.  Prise de son trop réverbérée, manquant de définition.

mork3 – Un violoncelle d’un son très fin, très belle sonorité, ainsi qu’à l’orchestre d’ailleurs, prise de son très détaillée mais un peu sèche ; le manque d’atmosphère étant compensée par la justesse de timbres superbes.

4 – Le violoncelle manque de corps et de projection sonore. L’orchestre est bien sec, ça manque de nécessité et de cohérence.

 

 

5 – Un artiste parle. Quelle sonorité enveloppante du violoncelle ! Quel engagement, quelle cohérence avec l’orchestre ! Une alternative crédible à la version Rostro.

 

Je reprends tout de même les 5 versions pour le 2e mouvement.

Regard

Rostro : c’est parfait, le climat « Bergien » est très bien rendu.
Pergamenschikow : un climat plus onirique, très beau ; à la fin, la reprise du 1er mouvement est un peu moins spectaculaire.
Mørk : C’est très maîtrisé, sans doute la version la plus claire, mais peut-être trop : cela manque d’ombres
Queyras : on est dans une atmosphère plus Debussyste pour cette pièce finalement assez répétitive, très belle ambiance sonore, même remarque pour la fin.
Poltéra : L’accompagnement orchestral est plus présent, très belle fin.

Houles

Rostro : Il semble que l’on pourrait mieux entendre l’orchestre, la prise de son mettant trop le soliste en avant.
Pergamenschikow : c’est l’inverse : on entend moins bien le soliste, mais l’orchestre tient un discours mieux construit.
Mørk : c’est toujours très clair, sec, superbement mis en place – et quel virtuose ! – , mais on a l’impression d’entendre du Messiaen ; de superbes passages néanmoins.

Queyras : un discours un peu heurté, mais assez animé ; la tenue rythmique de Queyras est bien là, son élégance, mais aussi son léger manque de corps.
Poltéra : On a ici le meilleur équilibre soliste / orchestre.

Miroirs

Rostro : Très belle atmosphère nocturne pour ce troisième mouvement lent consécutif.
Pergamenschikow : Belle atmosphère également mais c’est un peu languissant.
Mørk : Magnifique entrée du soliste, grâce à lui on a de l’insight. C’est sans doute le plus beau mouvement écouté de toute la comparaison.
Queyras : Excellent rapport soliste / orchestre, leur meilleur mouvement jusqu’ici.
Poltéra : La version de loin la plus lente (7′ au lieu de 5′ en moyenne…). La gageure est tenue : c’est assurément la version la plus prenante…

Hymne

Rostro : C’est peut-être ici qu’on sent l’âge de l’enregistrement : orchestre un peu lointain et un certain manque général d’engagement
Pergamenschikow : On n’entend pas grand’ chose, ça n’intéresse guère.
Mørk : le début est encore trop « Messiaen ». C’est très animé et détaillé.
Queyras : C’est un peu plus rapide, plus animé, mais le tout fait un peu survolé.

Poltera : Probablement pas la plus belle sonorité de violoncelle du monde, un orchestre d’un niveau correct, un chef quasi inconnu, et pourtant cela fonctionne…

Conclusion : la référence – historique mais pas seulement – reste la version Rostropovitch, avec comme ‘outsider’ le tandem Christian Poltéra et l’inconnu Jan van Steen ! (les 2 avec pour complément le concerto de Lutosławski, mais Poltéra ajoute habilement les Trois strophes sur le nom de Sacher de Dutilleux et Sacher variations de Lutosławski. Mais la version que l’on vient d’ajouter, Mørk / Chung est assurément une des plus belles et sans doute la plus immédiatement accessible.

Une seule envie à la fin de cette confrontation : entendre cette œuvre en concert…

Even if Dutilleux knew already success with Le loup (1953) and Métaboles (1965), it is undoubtedly Tout un monde lointain (1970) which sat his international notoriety, partly thanks to the notoriety of the creator, Mstislav Rostropovitch.
Many cellists recorded it: Truls Mork, Marc Coppey, Lynn Harrell, Boris Pergamenschikow, Arto Noras, Anssi Karttunen… not yet Emmanuelle Bertrand, who already played it in the presence of the composer.

One often hears, “I do not like the contemporary music, but Dutilleux, I like « . It is true that his grammar is less hard than others, even if certain passages can be “serial”, his bronze-like sound pallet is superb and that it can spare effects.

Each of the 5 movements carries in heading an extract of a poem of Baudelaire (in yellow above).

We could join together 5 versions:

  1. The creators (July 25, 1970 with the festival of Aix-en-Provence): Mstislav Rostropovitch ✝, Orchestra of Paris, Serge Baudo (EMI – 1975)
  2. Boris Pergamenschikow ✝, BBC Philharmonic, Ian Pascal Tortelier (Chandos 1997)
  3. Added 05/22/13: Truls Mørk, Orchestre philharmonique de Radio France, Myung-Whun Chung (Virgin – 2001)
  4. Jean-Guihen Queyras, national Orchestra Bordeaux-Aquitaine, Hans Graf (Arte Nova – 2002)
  5. Christian Poltéra, ORF Vienna Symphony orchestrated, Jac van Steen (Bis – 2008)

The problem with the contemporary music is that one does not have an accessible partition in free access.

Enigme

1 – Introductory rate is superb, the perfect intonation, the amazing control, the impeccable orchestra, superb the fulgurances perfectly returned. It will be difficult to better do! It remains that this music is really bewitching and very “enigmatic”: I followed a description made by Pierrette Mari in her “Henri Dutilleux  » and did not understand well the structure of the movement which it proposes, the notes of various CD are quite vague also…

2 – From the beginning, it is meditative, then it is a little bit heavy, it is overall much less satisfactory. Sound recording is too much reverberated, lacking of definition.

mork 3 – Superb sound from the soloist, a little bit high, and from the orchestra. Very detailed recording, on the dry side. Lack of atmosphere but beautiful tones.

4 – The cello misses body and of sound projection. The orchestra is quite dry, lacks of necessity and of coherence.

 

 

5 – An artist speaks. What an enveloping sonority! What a engagement, what a coherence with the orchestra! A credible alternative to the Rostro version.

 

I take again all the same the 5 versions for the 2nd movement.

Regard

Rostro: it is perfect, the Berg-like climate is very well done.
Pergamenschikow: an oniric, very beautiful climate; at the end, the resumption of the 1st movement is a little less spectacular.
Mørk : Mastered, probably the clearest version, maybe too much: it lacks of some shadows
Queyras: An atmosphere more Debussy-like for this part finally rather repetitive, very beautiful sound environment, same notice for the end.
Poltéra: The orchestral accompaniment is more present, very beautiful end.

Houles

Rostro: It seems that one could better hear the orchestra, the sound recording putting the soloist too much ahead. Pergamenschikow: it is the reverse: the soloist is less heard, but the orchestra holds a better built speech.
Mørk : Still clear, dry, superbly set up (the cellist:) but it sounds sometimes more like Messiaen music; superbe moments anyway.
Queyras: a speech a little run into, but animated enough; the rhythmic Queyras is there, his elegance, but also his light lack of body.
Poltéra: There is here best balance soloist/ orchestra.

Miroirs

Rostro: Very beautiful night atmosphere for this third consecutive slow movement.
Pergamenschikow: Beautiful atmosphere also but it is languid.
Mørk : Superb soloist entry, thanks to him, we have insight. Probably the best mouvement in the whole comparaison.
Queyras: Excellent balance 
soloist /orchestra, their best movement up to now.
Poltéra: The slowest version by far (7 ‘ instead of 5 ‘ on average…). The challenge is held: it is undoubtedly the most fascinating version…

Hymne

Rostro: It is perhaps here that the age of the recording is felt: the orchestra is a little remote and there is a certain general lack of engagement.
Pergamenschikow: One does not hear much, sustains hardly interest.
Mørk : Beginning is again too much « Messiaen ». Very animed and detailed.
Queyras: It a little faster, more animated, but everything seems flown over. 
Poltéra: Probably not the most beautiful cello sonority of the world, an orchestra of a correct level, a quasi unknown conductor, and yet that functions…

Conclusion: the reference – historical but not only – remains the Rostropovitch version, with an “outsider” the tandem Christian Poltera and the unknown Jan van Steen! (2 with for complement the concerto by Lutosławski, but Poltéra skilfully adds the Trois strophes sur le nom de Sacher de Dutilleux and Sacher variation by Lutosławski). But the Mørk / Chung version is one of the best, probably the easiest to follow.

Only one desire at the end of this confrontation: to hear this work in concert…

 

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