Rencontre avec l’organiste Pascale Rouet

Nous avions fait connaissance il y a quelques mois lors d’un récital que Pascale Rouet donnait sur les orgues de Notre-Dame de Paris… Elle donnait des œuvres contemporaines, dont elle est une des grandes spécialistes, notamment une pièce de son mentor, Jean-Pierre Leguay.

“Je suis née à Charleville-Mézières dans une famille mélomane. J’ai commencé le piano vers l’âge de 7 ans et il se trouve que le Conservatoire de Charleville-Mézières venait d’ouvrir, aussi y ai-je intégré la classe de piano en 1974 ; quand j’étais en 6e, j’avais un professeur de musique au collège qui était organiste. Il nous avait passé des disques et j’ai été de suite attirée par l’instrument. Une classe d’orgue s’est ouverte peu après que j’ai rejoint. Le professeur, Maurice Pinsson, était un élève d’André Marchal. Il nous faisait découvrir la musique contemporaine : Claude Ballif ou même Olivier Messiaen, dont la musique, dans les années 70, n’était pas encore acquise…  J’ai un peu hésité au moment du baccalauréat entre études scientifiques et musicales. J’ai finalement opté pour la musique, suis entrée pour un an au Conservatoire régional le plus proche, celui de Reims, puis au Conservatoire de Paris.

J’y ai travaillé (pendant en tout 5 ans) l’orgue et l’improvisation avec Rolande Falcinelli, parallèlement aux classes d’écriture et d’orchestration. Puis j’ai travaillé, en cours particuliers, avec André Isoir, avec qui j’ai l’impression d’avoir redécouvert l’instrument sur le plan de la musique ancienne, du toucher, de la respiration… un peu plus tard avec Bernard Foccroulle plus particulièrement pour le versant  contemporain.

Alors que j’étais étudiante à Paris (on devait faire obligatoirement trois ans avant le concours de sortie),  j’ai entendu le concours de l’année précédente : il y avait au programme Madrigal II de Jean-Pierre Leguay qui m’a conquise complètement : c’est ce qui a décidé mon investissement dans la musique contemporaine.

Début de carrière

Les prix que l’on peut obtenir, que ce soit à Paris ou à l’international, ne sont bien sûr que des titres honorifiques, mais ils ouvrent des portes pour donner des concerts.  J’ai passé plusieurs concours internationaux et gagné celui de Toulouse, qui était d’ailleurs cette année-là, en 1986, dédié à la musique contemporaine. Cela m’a permis de me lancer “dans le circuit”, avec des concerts et des enregistrements. J’ai été un moment co-titulaire de l’orgue de Mouzon, mais je n’ai jamais cherché à être titulaire d’un instrument. 

Je donne en moyenne une vingtaine de concerts par an, ce qui est peu par rapport à beaucoup de mes collègues… J’ai toujours tenu à maintenir un équilibre entre ma vie professionnelle de concertiste, mon activité d’enseignante (qui me passionne), et ma vie familiale. Je suis également depuis presque 10 ans directrice de rédaction de la revue “Orgues nouvelles“, une activité très prenante mais extraordinaire et très enrichissante !

La composition ne m’a jamais attirée. Par contre j’adore créer des pièces de compositeurs vivants. Les compositions qui me sont proposées varient d’un compositeur à l’autre : certains écrivent tout, y compris les registrations, d’autres laissent une certaine liberté à l’interprète. J’aime beaucoup, par exemple, créer des œuvres du compositeur canadien Bruce Mather, un adepte de la micro-tonalité. Il avait écrit six études pour orgue en 1986, à l’initiative de Bernard Foccroulle. Lorsque je l’ai rencontré, une véritable collaboration « compositeur / interprète » s’est installée, ce qui, pour moi, est très précieux.

Compositeurs

L’orgue pose en général des problèmes aux compositeurs qui ne sont pas organistes : c’est un instrument tellement polyvalent, polymorphe ; de plus, chaque instrument est unique, ce qui, à une époque où le timbre est un paramètre à part entière de la composition, peut poser problème…. Souvent, les compositeurs indiquent plus des nuances que des indications de registration. Ce qui est très bien ! Régis Campo me laissait beaucoup de liberté et avait été content je crois de la réalisation que j’avais faite sur l’orgue de Mouzon.

En ce qui concerne les compositeurs actuels, je constate tout d’abord que Messiaen est devenu un classique (même s’il y a des organisateurs de concert pour qui la musique de Jehan Alain reste de la musique quasi  contemporaine !). Après une grande période expérimentale dans les années 60 (difficile d’aller au-delà de Volumina de Ligeti),  les compositeurs n’ont souvent plus eu la volonté d’écrire « contre » l’instrument. Même chez Jean-Pierre Leguay qui est plutôt dans une esthétique post-Boulézienne, l’aspect « charnel » et incarné du jeu est très frappant. Chaque compositeur a désormais sa propre esthétique, le chromatisme de Jacques Pichard par exemple ; mais je vous conseille l’écoute de la Première sonate de Jean-Pierre Leguay, avec sa magnifique déflagration finale. Je l’ai d’ailleurs mise en ligne sur mon site pascalerouet.org
En ce qui concerne les orgues, j’ai eu beaucoup de plaisir à jouer ceux de Notre-Dame ou de la Maison de la Radio, mais j’ai un faible pour les instruments de petite taille, cela vient d’Isoir probablement.

Organistes

J’ai donc une grande admiration pour Jean-Pierre Leguay mais aussi pour le compositeur / organiste autrichien Michael Radulescu.

Quelques noms de grands organistes ? pour les anciens, je pourrais citer André Marchal, Helmut Walcha, Olivier Messiaen, Gaston Litaize, Jean Langlais, Rolande Falcinelli…

À ce propos : quand j’ai fini mes études au conservatoire et que je suis allée auprès d’André Isoir, ce n’était pas évident : les mondes des “baroques” et des “modernes” ne se parlaient guère. Rolande Falcinelli et André Isoir étaient à des esthétiques opposées qui ne s’estimaient pas. Tout cela s’est tassé maintenant…

Il y a eu une époque où chaque instrument était représenté par un musicien : la trompette avec Maurice André, la flûte avec Jean-Pierre Rampal, … l’orgue avec Pierre Cochereau. Ce n’est plus le cas de nos jours. Bien sûr, certains grands noms sont plus médiatisés que d’autres : pour l’orgue Olivier Latry ou Thierry Escaich par exemple. Mais nous sommes à une époque où le niveau musical des concertistes est très haut. La jeune génération est impressionnante !

Personnellement, j’aime bien faire des concerts avec d’autres musiciens : à quatre mains, avec flûte, avec la mezzo-soprano Françoise Masset par exemple. Par ailleurs, j’apprécie beaucoup les systèmes de retransmission vidéo de l’organiste pendant le concert : ça enlève peut-être un peu de mystère, mais cela rapproche du public, d’autant que le jeu à l’orgue est souvent spectaculaire.

Transcriptions

TV : On voit de plus en plus de transcriptions de tous genres et notamment à l’orgue ?

PR : Il m’arrive de jouer des transcriptions, comme les Danses roumaines de Bartók. En fait, il y a 40 ou 50 ans, c’était la grande vogue des transcriptions et, après, avec la mise en avant des instruments historiques, il y a eu une sorte de dédain vis-à-vis de cette pratique, considérée comme une hérésie. Maintenant, il y a comme un retour de balancier… Mais je ne suis pas une adepte : Bach a beaucoup transcrit, mais à l’époque on ne pouvait guère écouter les œuvres originelles : Debussy est tellement plus beau à l’orchestre par exemple que dans une transcription pour orgue ! Comme la musique contemporaine s’est éloignée du public, on essaie par tous les moyens de « faire du neuf avec du vieux », même si l’expression est un peu brutale….

Projets

J’ai en projet un autre disque (le premier ici) consacré à Christophe Marchand, pour voix et orgue, à Lunéville, avec Françoise Masset et l’organiste Aude Schuhmacher pour des pièces à 4 mains.

Mais l’enseignement a toujours été pour moi un pan important et prioritaire de mes activités. J’ai été nommée au Conservatoire de Charleville-Mézières en 1988.  Depuis très longtemps, grâce au soutien actif des deux  directeurs successifs, j’ai pu inciter de nombreux compositeurs à écrire des pièces faciles pour mes élèves. Le répertoire contemporain pour jeunes était un peu mince : auparavant on passait à l’orgue après avoir fait de solides études de piano, ce qui n’est plus forcément le cas.

Nous avons une collaboration pratiquement annuelle avec un compositeur qui écrit des pièces ciblées pour jeunes enfants et vient les faire travailler, ce qui vaut parfois des remarques amusantes. Comme celle de ce petit de six ans qui dit un jour à Bruce Mather « ah ! tu es venu, mais pourquoi Bach n’est-il pas là ?… » !

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