Rencontre avec le pianiste Vassilis Varvaresos

Disque Aparté

J’avais été assez enthousiasmé par son récent CD consacré à “la valse”, opinion confirmée par le récital à Gaveau qui suivait sa sortie. Ce jeune pianiste – né en 1983 – est tout aussi sympathique que passionné par la musique.
Comme son site est uniquement en langue anglaise, quelques rappels : il remporta à l’âge de 14 ans le premier prix aux YCA International Auditions, a été lauréat des concours Georges Enescu et Monte Carlo en 2014 et 2015 et fut invité à jouer à la Maison blanche.

“Je suis né à Thessalonique en Macédoine. Mes parents ne sont pas musiciens : mon père est professeur de physique et ma mère professeure de grec ancien et moderne. Comme j’étais un enfant bouillonnant, ils cherchaient quelque chose pour me canaliser en quelque sorte. J’ai commencé le piano à l’âge de cinq ans et les choses sont allées très vite. J’ai donné mon premier récital à l’âge de six ans avec la Pathétique puis mon premier concerto – Grieg – à onze ans ou encore à douze ans le Rachmaninov 2. C’était important de remporter le prix à quatorze ans le “Young Concert Artists” qui permet de lancer sa carrière en obtenant de nombreux engagements. C’est un concours qu’ont remporté des gens comme Jean-Yves Thibaudet ou Murray Perahia, il se trouve que j’ai été le plus jeune à le remporter. Un contrat a été signé et j’ai pu commencer à donner des concerts, comme jouer à Carnegie Hall à seize ans, puis j’ai joué un peu partout aux USA : Avery Fisher Hall, à la Maison blanche devant Obama, etc. tout en poursuivant mes études à la Julliard à partir de dix-huit ans.
J’ai passé dix ans aux États-Unis, en étudiant notamment à la Juilliard School [où il obtint un “Scholastic Distinction Award”] ; en fait, quand la saison à la Julliard était finie, je retournais à Thessalonique pour finir un doctorat en droit… Après ces dix années, en allant au Musikverein de Vienne, je me suis dit qu’il fallait que je revienne en Europe, quand je voyais à Vienne les tombeaux de Beethoven, Schubert, Brahms ; quand j’ai appris l’existence du diplôme de troisième cycle au CNSMD où Michel Dalberto venait d’être nommé, j’ai décidé de postuler.
Je pensais ne rester qu’un an ou deux puis rentrer à New York et cela fait maintenant sept ans que je vis à Paris… pour des raisons personnelles, la plus grande proximité avec ma famille en Grèce et pour Paris – c’est peut-être un peu romantique, mais par exemple il y a quelques temps j’étais dans un bar  avec des amis ; il y avait un piano droit sur lequel des jeunes filles jouaient du Bach et avec un ami on a joué jusqu’à cinq heures du matin.

Musique moderne

Au niveau de la musique moderne, j’ai joué à l’époque de nombreuses pièces de compositeurs américains comme Elliott Carter ou le 2e concerto de Lowell Liebermann par exemple. Quand je suis venu passer mon 3e cycle au ‎CNSMD, j’ai travaillé les Vingt regards de Messiaen. J’ai joué aussi des musiques de mon compatriote Nikos Skalkottas, mort très jeune (1904-1949) qui était un élève de Schönberg ; sa musique est dodécaphonique tout en étant très puissante. J’ai donné récemment son 3e concerto avec l’Orchestre symphonique de Bâle, une œuvre de près de 50 minutes ! On a aussi retrouvé récemment son Concerto pour piano et violon ; je l’ai enregistré et un CD va sortir dans quelques mois chez BIS. Je suis convaincu que c’est une musique qui vaut vraiment la peine d’être entendue. Sinon, je n’ai pas le temps de me tenir au courant de toute la production de musique contemporaine.

Interprétation

J’ai fait l’expérience d’analyser – au spectrogramme une Mazurka de Chopin jouée par Rachmaninov, Horowitz et Rubinstein. C’était très intéressant, par exemple de réaliser que Rubinstein, considéré par beaucoup comme un pianiste un peu aristocrate était celui qui respectait le mieux le rythme de base ; plus généralement on sent combien chez chacun la sonorité, le toucher viennent de leur respiration le leur corps et de leur inconscient.
Mon premier professeur était une Bulgare, elle avait gagné par exemple le 6e prix au Concours Tchaïkovski, avait connu Chostakovitch et était l’élève de Guilels .Pour moi – et cela peut paraître prétentieux, si l’on veut laisser son nom dans l’histoire de l’interprétations, il ne faut pas “se battre” avec des confrères actuels mais avec Rachmaninov ! Quand on connaît les enregistrements de l’âge d’or des pianistes, par exemple la Sonate de Liszt par Horowitz, on ne peut la jouer soi-même que si l’on sent que l’on a quelque chose à dire de personnel. Mon dernier disque par exemple consacré à la valse : je n’en ai parlé à personne, je n’ai pas joué le programme en public, il fallait que cela vienne de moi, une sorte de nécessité personnelle.
Mon but est d’arriver dans ma vie à jouer une phrase musicale qui étreigne le public comme j’ai pu e ressentir en écoutant Rachmaninov ou la Première de ballade de Chopin par Horowitz ; c’est d’ailleurs cette dernière qui m’a donné envie de aire du piano.

Répertoire

Mon répertoire de base c’est les romantiques et les Russes, mais je crois avoir des affinités avec Mozart, Schubert, Schumann et je crois que je commence à comprendre quelque chose de Beethoven. Je déchiffre très rapidement les partitions. Je joue en août les Variations Diabelli et je crois avoir établi une relation sincère avec cette œuvre. Je ne pense pas qu’un pianiste doit être capable de jouer tous les répertoires ou même toutes le œuvres d’un compositeur. Si je n’aime pas telle ou telle sonate de Beethoven par exemple, et bien je ne la jouerai pas. À trente-cinq ans, pour les dernières sonates de Beethoven, celle qui me touche le plus c’est l(op. 100, l’op. 111, pas encore. Je travaille beaucoup les sonates de Schumann, qui sont assez mal représentées en concert ou au disque ; pareil pour Mendelssohn d’ailleurs.
Pour la musique française, je commence à en avoir des idées un peu claires, notamment depuis que j’ai découvert le Deuxième quatuor de Gabriel Fauré. En tout cas je pense qu’il faut la jouer non de façon évanescente, mais avec une grande rigueur rythmique et sans la noyer sous la pédale.
En ce qui concerne les concertos, j’ai bien entendu tous les chevaux de bataille à mon répertoire, mais j’aime certains concertos moins fréquentés : les 2e et 4e pour le main gauche de Prokofiev, les deux Mendelssohn ou celui de Moszkowski

Interprétation

Pouvoir jouer le Clavier bien tempéré puis diriger la Tétralogie et un autre soir la Neuvième de Mahler, c’est un peu comme quelqu’un qui veut montrer qu’il est footballeur, mais sait également jouer au tennis et faire des tournois d’échec. Pour moi l’interprétation, c’est un voyage intérieur : est-on capable de jouer le contrepoint avec grâce, élégance… Je fais au moins deux heures d’exercices quotidiennement, j’improvise des fugues. Tout ce travail est en fait nécessaire pour augmenter la probabilité qu’en concert, il “se passe quelque chose”, une sorte d’extase musicale.
On évoquait Rachmaninov ; quand j’étais à Julliard on s’amusait à passer son enregistrement de ‘Spinning Song’ de Mendelssohn à des gens qui estimaient que la technique pianistique s’était améliorée, que Rachmaninov ne jouait pas toutes le notes, etc. je vous mets au défi d’entendre un pianiste cabale de jouer cette pièce à cette vitesse.

Musique de chambre

Je la pratique beaucoup. J’ai constitué un duo avec le violoniste exceptionnel Noé Inui, en trio aussi avec Benedict Kloeckner, mais aussi du quatuor, comme le deuxième de Fauré donc ou le troisième de Beethoven ou le quatuor en mi bémol majeur de Mozart, programme que l’on donne en juillet au Concertgebouw.

Enregistrements

J’ai fait un premier disque solo Chopin, Debussy Liszt, des sonates pour piano et violon de Schumann et Strauss avec Noé Inui et le Voyage d’hiver avec le baryton Dimitris Tiliakos et puis donc bientôt le disque Skalkottas chez BIS. Après on verra. Beaucoup de gens disent qu’il faut enregistrer des disques pour être présent dans le business, moi ça m’est égal, je veux enregistrer une œuvre quand je crois que j’ai quelque chose à dire.

Composition

J’écris surtout des musiques de film. Récemment, j’ai écrit une musique pour un documentaire sur Brancusi, j’ai écrit des pièces pour petit orchestre ou des musicals. Je n’ai pas pris de cours de composition, mais à douze j’avais déjà écrit une fugue sur un thème de Mendelssohn, ou ma paraphrase sur des thèmes de Star wars que je donnais l’autre jour à Gaveau. Mais je crois qu’il n’est pas nécessaire d’ajouter un nom à la liste des compositeurs de troisième rang. Il faut avoir la même rigueur que celle de gens que l’on admire : Brahms a écrit trois sonates pour piano, mais il en a jeté deux, Chopin voulait que l’on détruise toutes ses œuvres après sa mort.

 

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