Rencontre avec le chef d’orchestre Alejo Pérez

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Nous nous sommes rencontrés brièvement en février lors de sa prestation avec le Philhar dans le cadre du festival Présences.

TV : Je sais que vous avez 44 ans, que vous êtes né en Argentine, que vous avez commencé à diriger là-bas un petit ensemble de spécialisé dans la musique contemporaine et vous venez maintenant en parallèle une carrière de chef d’opéra et de chef symphonique ?

AP : J’ai vraiment commencé à diriger des opéras il y a 5 ou 6 ans mais je cherche à garder une balance 50/50 entre l’opéra et le symphonique.

 TV : Vous avez fait très peu de disques  

AP : Oui, c’est vrai il y a plus de DVD d’opéra que de CD.

TV : Êtes-vous issu d’une famille musicienne ? 

AJ : Pas du tout. Mes parents, quand ils ont vu mon goût pour la musique, m’ont toujours soutenu dans cette voie (difficile) de la musique classique ; c’est venu comme ça : à chaque fois que j’entendais de la musique classique, je devenais complètement idiot, obsédé, fasciné…
J’’ai commencé le piano à l’âge de 7 ans ; en fait je voulais composer ; j’ai d’ailleurs composé énormément et il est heureux que ces compositions soient perdues d’ailleurs !
Pour devenir compositeur, je pensais qu’il me fallait maîtriser tous les aspects de la musique : les instruments, la direction, la théorie etc. Je me suis orienté ensuite vers la direction plutôt que vers la composition. J’ai gagné une bourse allemande pour faire un troisième degré en direction d’orchestre ; c’était à Karlsruhe avec Peter Eötvös.
J’ai ensuite travaillé pendant 2 ans comme assistant de Christoph von Dohnanyi à Hambourg, mais aussi avec Michael Gielen, avec Esa-Pekka Salonen ou Colin Davis.

Mais le fait d’avoir composé est important pour un chef d’orchestre : on comprend combien la notation musicale est insuffisante pour réellement donner le caractère d’une œuvre : avoir fait le chemin du papier vers le son apporte beaucoup au chef d’orchestre qui doit faire le chemin inverse.
Quand on dirige, on cherche toujours un idéal qui par essence est inatteignable. On est comme un capitaine de vaisseau où prendre plaisir à cette activité joue un rôle absolument essentiel ; c’est comme un rendez-vous amoureux : si l’on n’y prend pas de plaisir il y a très peu de chances que le partenaire en prenne !

TV : Cela vous est arrivé d’avoir à diriger des pièces sans plaisir, mais par obligation  

AP : Oui, ça a pu m’arriver mais assez rarement finalement ; c’est un défi de se mettre debout devant les musiciens et défendre la musique comme si c’était la sienne. Même quand je dirige une musique avec laquelle j’ai un peu moins d’affinité, c’est pour moi comme une obligation de l’aimer et de transmettre cet amour pour le donner au public.

TV : Vous avez dirigé combien d’orchestres jusqu’ici ?

AJ : J’ai bien dû diriger environ 300 orchestres ; cela peut arriver que ça ne marche pas bien mais c’est un petit peu comme les interactions entre les personnes : on le remarque d’ailleurs tout de suite et c’est réciproque. L’orchestre peut très bien sentir que le chef n’est pas dans un bon jour et, inversement, le chef d’orchestre sent très bien si l’orchestre est un petit peu fermé.
J’ai eu un premier poste fixe à la Plata en Argentine pendant 4 ans et cette année je vais diriger l’Opéra des Flandres pour 5 ans. En Argentine, c’était une très grande maison et on a mené pas mal d’expérimentations, de nouveautés comme par exemple donner les opéras de Wagner en allemand ce qui ne se faisait pas auparavant ; j’estime qu’il faut absolument respecter la langue et que ça fait en quelque sorte partie de la composition de l’opéra.

TV : Parlez-nous de votre répertoire symphonique ?

AJ : J’ai beaucoup fait de musique contemporaine et maintenant je cherche à trouver un équilibre entre musique contemporaine et répertoire. J’ai fait par exemple beaucoup de Wagner, de Mozart et de musique russe ; j’aborde à peu près tous les styles, mise à part la musique minimaliste que je préfère laisser aux autres parce qu’elle ne m’intéresse pas énormément.

TV : Est-ce que c’est plus difficile de diriger un opéra contemporain plutôt qu’un opéra du répertoire ; par exemple est-ce que c’est plus difficile de faire du Dusapin que du Mozart ?

AJ : Je dirais que non ; évidemment pour la musique contemporaine il est plus difficile de mettre les choses en place et il est certain qu’un grand orchestre peut très bien jouer Mozart tout seul, mais cela ne ferait pas forcément une interprétation ; il faut jouer Mozart avec beaucoup de soin, beaucoup de respect.
On ne peut pas faire de musique contemporaine sans une bonne technique de direction ou sans une bonne oreille ; il faut être capable par exemple de maîtriser différents niveaux de tempi simultanément : l’indépendance des mains, du corps entier même est essentielle.
Il faut une bonne écoute musicale, que ce soit au niveau des couleurs ou évidemment de l’intonation ; il faut avoir une bonne oreille et une perception aigue de la palette orchestrale.

C’est parfois assez compliqué : ainsi pour la musique de Georg Friedrich Haas, quand il crée par exemple des accords avec des harmoniques dont les fondamentales sont absentes et d’autres harmoniques qui sont jouées en même temps. Il faut donc avoir une certaine gymnastique de l’oreille ou du cerveau pour maîtriser tout ça. 

J’ai dirigé aussi des opéras baroques avec des orchestres baroques : je suis toujours très intéressé pour essayer de retrouver un son authentique.

TV : Vous êtes très actif en dirigeant ?

AP : Je finis toujours mes concerts complètement trempé !

TV : Mais par exemple Pierre Boulez, quand il dirigeait, n’avait pas une seule goutte de sueur et pourtant ça fonctionnait souvent bien ?

AP : Oui c’était très intéressant : il se mettait en position de recevoir et cela forçait les musiciens à donner le meilleur. 

TV : Vous allez donc devenir directeur musical de l’Opéra des Flandres

AP : Je dirigerai un certain nombre d’opéras et de concerts et également un ballet, puisqu’il y a un corps de ballet. L’Opéra se produit en deux lieux : à Anvers et à Gand et les représentations sont systématiquement données dans les deux villes. Chaque production est donnée une douzaine de fois.

C’est le nouveau directeur artistique Jan Vandenjouwe qui m’a contacté il y a maintenant deux ans ; j’allais donner des représentations avec l’Opéra de Flandre et je lui ai demandé d’attendre pour voir comment ça marchait et ensuite je lui ai donné mon accord.

TV : Quels sont vos orchestres d’opéra préférés ?

Je ne les connais pas tous ! Il y a par exemple la Staatskapelle de Dresde : c’est un orchestre extraordinaire, c’est un vrai plaisir ; mais j’ai aussi fait Faust avec l’Orchestre Philharmonique de Vienne où là c’est vraiment un vrai luxe ; mais je connais un adage italien qui dit : « les femmes, les vins et les orchestres, on ne les compare pas ». 

TV : Y a-t-il des grandes différences au niveau des publics d’opéra, selon les nations ?

AP : Au niveau des publics d’opéras, il y a des publics chaleureux et très curieux, que ce soit au niveau du répertoire ou à celui des mises en scène. Il y a des publics plus traditionnels qui veulent entendre leur Don Giovanni ou leur Traviata comme ils l’ont connu plus jeune  

Ça se passe très bien à l’Opéra des Flandres : on est en dialogue permanent et on se met d’accord très facilement, que ce soit sur la programmation ou sur le casting ; je suis nommé pour 5 ans. Il n’y a pas de troupe, ce sont uniquement des chanteurs invités : on est plutôt dans le système stagionne .

Au niveau de l’opéra français, j’ai fait Werther, Faust, Pelléas, Carmen, L’Enfant et les sortilèges.

TV : Est-ce que vous portez une attention particulière pour engager des chanteurs qui ont la possibilité de chanter vraiment dans la langue d’origine ?

AP : De nos jours, c’est très rare de ne pas trouver un chanteur ou une chanteuse qui ne maîtrise pas au moins trois ou quatre langues ; et même si ce n’est pas sa langue maternelle, on cherche un chanteur ou une chanteuse qui soit capable de bien chanter la langue de l’opéra en question 

L’opéra des Flandres me prendra beaucoup de temps avec toutes les représentations les auditions les répétitions mais je pense que j’aurai un peu de temps pour mener d’autres projets en parallèle. Je vais d’ailleurs bientôt déménager en Belgique : officiellement (j’habite Buenos Aires mais en fait je n’y suis quasiment jamais …).

TV : Quels sont vos chef d’orchestre préférés, morts ou vivants 

AP : Carlos Kleiber (rires car je lui ai dit que je n’aimais pas beaucoup les interprétations de ce chef) Ferenc Fricsay (je lui confie que du coup ce choix ne m’étonne pas), mais aussi Munch, Abbado, Haitink ou encore Sinopoli. 

TV : Est-ce que vous écoutez de la musique classique chez vous ?

AP : Absolument, je n’arrête pas : la musique c’est ma vie. Il m’arrive même d’étudier des partitions tout en écoutant une œuvre sur ma chaîne et j’arrive à assimiler la partition tout en écoutant attentivement la musique qui est diffusée. C’est tout à fait bizarre, mais j’avoue que je n’y prête même plus attention…

TV : En dehors de votre activité de chef d’orchestre, quel est votre répertoire préféré ?

AP : J’adore la vieille école flamande Ockeghem, Dufay, etc. ou Gesualdo qui a écrit une musique que je trouve en quelques sorte tristanesque. 
Il y a peu de choses que je n’aime pas, mis à part peut-être le bel canto et la musique minimaliste. Dans le bel canto, l’interprète devient plus important que l’œuvre même. D’autre part, j’aime beaucoup la musique de Rachmaninov, quelqu’un de très mélancolique, même avant de quitter la Russie.

Tv : Finalement vous avez fait très peu de disques et vous n’avez pas de site web ?

AJ : C’est mon tempérament : je n’aime pas trop me mettre en avant et je suis pas mégalomane !

TV : Le concert de demain ?

AP : Iil y aura du Graciane Finzi, deux œuvres de Wolfgang Rhim dont une œuvre pour orchestre spatialisé In-Schrift 2 (À cette occasion je lui apprends que l’Opéra de Paris va créer la fameuse salle modulable que Pierre Boulez voulait à la Bastille, ce qui l’a réjoui).

Ici, le concert du vendredi 15 février.

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