Entretien avec le compositeur et metteur en scène Benjamin Dupé

(C) Agnès Mellon

J’avais été fort intéressé la semaine dernière à Caen par son nouvel opéra de chambre “Vivian: Clicks and Pics“, d’où le projet de cette rencontre avec le jeune compositeur Benjamin Dupé. On trouvera ses éléments de biographie sur son site, l’entretien a porté principalement sur cet opéra et l’opéra et le théâtre musical en général.

Vivian

TV : J’ai beaucoup apprécié cet opéra de chambre, avec un seul “bémol” : je trouve que lorsque la chanteuse se met à vraiment chanter, on ne saisit pas forcément la totalité des paroles ?

BD : On a effectivement envisagé un moment d’avoir recours à des surtitres; c’est peut-être ce que l’on fera pour les prochaines représentations si elles peuvent toutes avoir lieu (couvre-feu à 21h à Marseille par exemple).  La chanteuse a une très bonne articulation et j’ai porté une attention particulière à l’intelligibilité dans mon écriture, mais le texte est dense et en fonction de sa place dans la salle, on peut en effet avoir quelques difficultés de compréhension. 
Je suis un compositeur fasciné par la musique contemporaine, notamment dans ses dimensions expérimentales et spéculatives, mais en même temps je m’intéresse à la possibilité qu’elle soit reçue par un public le plus large possible. Il faut pour cela être attentif à tout et veiller à ce que toutes les portes d’entrée soient bien ouvertes… Surtitre et sonorisation en font partie. Autre axe d’amélioration par exemple, peut-être que la dimension ludique et humoristique de cet opéra devrait être encore plus accentuée par rapport à sa couleur plus sombre et dramatique…

J’aime jouer, avec les mots, la scène, le chant : je ne suis pas sûr que je me reconnaîtrais dans une œuvre d’une heure et demie ou plus qui ne serait que lyrique. Je cherche la bonne position du curseur entre opéra et théâtre musical, c’est pourquoi j’ai en général besoin de trouver une justification dramaturgique au passage au chant. J’aime bien par exemple ce que fait Tiago Rodrigues, metteur en scène et acteur qui dirige le théâtre de Lisbonne : il part de choses simples et presque quotidiennes, qui partent d’un coup vers un grand lyrisme.

TV : Autre “personnage” important de Vivian : la pianiste, qui n’arrête pas !

BD : Oui, quand on a un si petit effectif, chacun a une partie dense et longue à jouer… Je m’entends très bien avec Caroline Cren, on aime travailler ensemble pour chercher des sonorités particulières au piano et elle a en même temps une formidable technique classique. Le piano est parfois traité informatiquement en temps réel, avec des logiciels que j’ai apprivoisés principalement à l’IRCAM sur de précédentes productions. La partition électronique est écrite mais n’est pas réalisée comme une suite de ‘tops’ déclenchant automatiquement un effet. En réalité, je suis la partition et « j’ouvre » les effets et j’en module les paramètres dans un véritable geste instrumental.

Opéras contemporains préférés

J’aimerais pouvoir en citer de nombreux mais, comme vous le savez, 95% de la programmation des opéras est consacrée au répertoire. Il faut dire que je n’aimais pas trop l’opéra jusqu’à il y a quelques années : son style vocal et scénique mais aussi le milieu social de l’opéra, que je trouve parfois un peu violent.
J’en citerai deux : Written on Skin de George Benjamin, qui m’a beaucoup marqué ; j’étais à l’époque au sein de l’Académie du Festival d’Aix-en-Provence et j’ai assisté à la création. Et c’est là où j’ai réalisé que finalement l’opéra pouvait être un genre que je m’approprierais, même si cette œuvre précise est pour moi l’aboutissement de ce que l’on peut faire dans un style, disons, académique en terme de mise en scène et d’écriture, et qui n’est pas le mien.
Et je cite volontiers les œuvres d’Ondřej Adámek [Compositeur tchèque né en 1979] ; comme dans Seven Stones créé à Aix il y a quatre ans ou Alles Klappt l’an dernier au festival Musica de Strasbourg, il réinvente la forme de l’opéra avec des moments ludiques, un travail sur les phonèmes, mais aussi des passages très chantés.

Les difficultés du compositeur d’opéra d’aujourd’hui

Je crois que je réussis à m’extraire du poids de la tradition – elle est tellement lourde qu’il vaut mieux ne pas y penser et travailler au présent. Une des difficultés pour moi est de renouveler le public de l’opéra. C’est un art segmentant stylistiquement : le public traditionnel de l’opéra peut-il croiser celui qui vient du spectacle vivant contemporain ? Pour certains spectateurs il y a des choses rédhibitoires : le chant incarné, avec un jeu forcément plus expressif que retenu, les costumes, etc. Donc, comment faire un art qui soit au présent dans la Cité mais qui intéresse à la fois les jeunes, les plus âgés, les habitués de l’opéra classique… le risque étant de finalement déplaire à tout le monde ! Pour trouver de nouveaux formats qui fonctionnent il faut aussi des interprètes polyvalents, comme Léa Trommenschlager, qui est autant chanteuse que « performeuse » , de même pour les instrumentistes.
Une autre difficulté, c’est le rapport au temps : la musique c’est du temps, on doit écrire très en amont en faisant des hypothèses sur le temps du plateau, comme par exemple le temps de développement de la photo dans mon opéra, le temps juste scéniquement… c’est risqué et délicat à mettre en place, sachant qu’on ne peut pas trop changer la partition au dernier moment…
Il y a enfin la question du style pour l’écriture vocale : par exemple, celui de Georges Benjamin s’inscrit dans une filiation – et je ferais moins bien que lui dans ce style ; il me faut trouver le mien… Pousser la singularité dans l’écriture du rythme, dans le choix des intonations peut finir par rendre les choses inchantables, et perdre l’adhésion des interprètes… Abuser d’effets peut être vain par rapport à la puissance de l’émission vocale lyrique… Bref, je trouve plus difficile d’être original dans l’écriture vocale que dans celle pour les instruments. C’est une recherche qui prend du temps et se déploie sur plusieurs œuvres, voire une vie !

TV : Est-ce créer un nouvel opéra signifie forcément faire appel aux nouvelles technologies (vidéo, temps réel…) ?

BD : Les technologies évoluent sans cesse et changent surtout la manière de percevoir. Mais on peut très bien être dans la “contemporanéité” sans faire appel à de nouvelles technologies. L’innovation peut être dans le format : créer un opéra dehors, sur les marches du Châtelet à côté duquel on se trouve, ou encore écrire un opéra en forme de feuilleton quotidien. Je maîtrise les technologies numériques, mais je peux aussi bien utiliser des techniques analogiques comme des pédales de guitare électrique, des objets concrets, etc.

TV : Ma question habituelle, je peux vous allouer un budget illimité pour réaliser votre rêve musical…

BD : Ce serait de pouvoir monter une sorte de fabrique, comme une maison d’opéra mais sans obligation de monter le répertoire : des formes de théâtre musical, des opéras contemporains, avec du temps de plateau, des forces vives, avec des nouvelles façons d’interagir avec le public et de le concerner…

Théâtre musical

Pour moi il y a deux personnalités importantes dans le domaine du théâtre musical : Georges Aperghis et Heiner Goebbels, qui ont réalisé des objets musicaux et scéniques à la fois très maîtrisés et personnels.

Projets

Une création pour l’Orchestre régional de Normandie – un orchestre qui a une couleur très orchestre de chambre, puisque les vents sont par un. Ce sera une pièce d’une douzaine de minutes et qui s’intitulera “les matières ont aussi leur caractère”, dans laquelle je compte utiliser mon expérience sur la matière sonore en électroacoustique en la « transposant » pour orchestre. Ce sera un travail sur l’articulation, les textures, les objets musicaux. Le défi – stimulant, comme ce n’est pas un ensemble spécialisé dans la musique contemporaine, sera d’écrire de façon simple et pragmatique. J’avais déjà ce type de défi lorsque j’avais composé mon opéra pour voix d’enfants [Du chœur à l’ouvrage].
J’ai un projet à plus long terme qui est entre la musique et la danse, avec des enfants. Une pièce dans laquelle les enfants produisent la musique par leur mouvement, le plateau présentant des objets sonores qu’ils manipulent. Le défi étant là de produire des choses intéressantes musicalement, mais avec des gestes simples. Ce projet pourrait également être repris pour amener les enfants à la musique sans forcément passer par le solfège. Pour ce projet, comme pour d’autres, je bénéficie du fait de disposer de mon propre outil de production au travers de ma compagnie. Ainsi, je n’ai pas besoin d’attendre une commande pour commencer à travailler sur de nouveaux projets…

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