Rencontre avec la violoniste Elsa Grether

Crédit Photo : Klara Beck

Après avoir fait l’éloge de son disque Prokofiev avec David Lively, j’ai proposé à Elsa Grether de réaliser cette petite interview.

Enfance et études

Elsa Grether (site) est née à Mulhouse en Alsace. Pas de musiciens dans sa famille, mais ses parents écoutaient beaucoup de musique à la maison. Très tôt attirée par l’instrument, sa sonorité si proche de la voix humaine et sa grande variété de registres, elle prend ses premiers cours vers l’âge de cinq ans, entre quelques mois plus tard au Conservatoire de Mulhouse, puis à celui de Colmar.

“C’est mon cher professeur à Colmar, Jean-Luc Bouveret, qui m’a envoyée au CRR de Paris, où je suis restée de mes 11 ans à 15 ans lorsque j’ai eu mon Prix à l’unanimité. J’ai alors eu très envie d’aller étudier à l’étranger; mes parents n’étant pas musiciens, je n’avais aucun réseau et ai dû décrocher mon téléphone pour prendre des contacts.

J’ai finalement rencontré le grand violoniste Ruggiero Ricci qui enseignait au Mozarteum de Salzbourg et ce fut un coup de cœur! C’était un homme chaleureux, passionnant, extrêmement exigeant ; je suis restée deux ans dans sa classe. Ruggiero Ricci m’a fait profiter de son immense expérience et répertoire : on le connaît en France principalement pour ses enregistrements du répertoire virtuose (Paganini, Ernst)… alors qu’il a tout joué, fait beaucoup de créations d’oeuvres de ses contemporains et laissé près de 500 enregistrements. A 80 ans, il jouait les 24 Caprices presque tous les jours et pour le concert de son 80e anniversaire, il donna le Double Concerto de Bach, le Concerto de Beethoven et le 1er Concerto de Paganini… Il était d’une très grande exigence, surtout pour la justesse; il avait un son très chaleureux, solaire, un peu dans la lignée de Zino Francescatti. Dans sa classe, on devait monter beaucoup de répertoire rapidement. L’enseignement de Mauricio Fuks était aussi très enrichissant, plus analytique, en profondeur, ce qui m’aide toujours aujourd’hui, tant au niveau de l’interprétation que de l’enseignement.

J’y suis restée trois ans puis j’en ai passé deux à Boston avec Donald Weilerstein au New England Conservatory : encore une approche différente de la musique, très intuitive, presque spirituelle. J’ai adoré les États-Unis, qui m’ont quand même offert quatre ans de bourse complète – sans cela ce n’eut pu être possible, ainsi que l’énergie, l’ouverture d’esprit et une saine compétition. 

Mais j’avais envie de rentrer en Europe, dont l’atmosphère et la culture au sens large me manquaient. On y a plus d’opportunités de faire de la musique de chambre dans de nombreux festivals, où elle reste quand même assez localisée dans les grands centres aux USA. 

A mon retour en France, j’ai eu l’opportunité de jouer régulièrement des programmes à Régis Pasquier, avec lequel on a approfondi les différents styles.”

TV : Une question me vient à l’esprit : même pour les mains graciles de certain(e)s pianistes, ils ont tous certains muscles de la main, en-dessous du pouce et de l’auriculaire notamment, quasi-hypertrophiés. Qu’en est-il des violonistes ?

EG : Je ne saurais dire, une chose est sûre : la position au violon n’étant au départ pas la plus ergonomique qui soit, il faut la rendre la plus naturelle possible. Se sentir ancré dans le sol, sentir le son venant du dos, pas seulement des bras mais du corps tout entier. Essayer de travailler sans tension et ne pas transformer l’intensité musicale en tension physique. La respiration est essentielle aussi et nourrit tout le reste.

TV : J’ai parfois été surpris d’écouter des violonistes de renom, de superbes instrumentistes par ailleurs, mais qui n’avaient pas de projection : en concerto, on les entendait à peine…

EG : Cela dépend de beaucoup de paramètres et évidemment de l’acoustique ; aux Etats-Unis, ils insistaient beaucoup sur la projection sonore. C’est évidemment important, surtout dans des salles de grande taille, mais je pense que cela ne doit pas devenir une obsession au détriment de l’expression, de la couleur et des contrastes dynamiques. On joue parfois dans des conditions difficiles : un jour, après un concert dans une salle à l’acoustique très sèche et sous des luminaires très chauds, mon violon s’est complètement décollé… Cela dépend vraiment des conditions.  Il y a des salles à l’acoustique magnifique, c’est très inspirant et d’autres où l’on n’a pas de retour de son et ça c’est assez difficile, il ne faut surtout pas forcer. La balance est aussi essentielle, que ce soit avec orchestre ou en récital avec piano.

Disques

EG : J’adore enregistrer. C’est à chaque fois une expérience différente, passionnante et éprouvante; devant les micros, il faut exagérer les nuances afin d’avoir de grands contrastes dynamiques et garder un jeu vivant, pas lisse et aplani : le pppp qui serait inaudible en salle est très bien capté par les micros par exemple. Il ne faut pas perdre la vision globale des œuvres, leur vie intérieure, malgré le fait que l’on répète les mouvements et passages pour obtenir une certaine perfection technique. Le plus important pour moi est la présence sonore d’un enregistrement et sa spontanéité, sa prise de risques. Je trouve cela à chaque fois extrêmement formateur et chaque enregistrement est une sorte de jalon dans le cheminement d’un interprète. 

Je suis heureuse aussi d’avoir enregistré certaines œuvres injustement méconnues et que j’aime toujours autant, comme les Sonates d’Ernest Bloch (avec Ferenc Vizi), celles de Louis Vierne et Gabriel Pierné (avec François Dumont), les Sonates pour violon seul d’Arthur Honegger et Aram Khatchaturian. Et dans mon CD Prokofiev avec David Lively qui vient de paraître, celle de Prokofiev pour violon seul, qui demeure relativement peu jouée.

TV : J’ai gagné hier au Loto et je vous donne la possibilité d’enregistrer le concerto que vous voulez avec qui vous voulez ?

EG : Il y a beaucoup d’œuvres que j’aimerais enregistrer un jour, mais je dirai: les deux Concertos de Prokofiev, ainsi que le Poème de Chausson.

Concerts

EG : Je donne actuellement environ 35 concerts par an. Je déchiffre assez vite, mais ce qui prend bien-sûr le plus de temps est d’intégrer vraiment les œuvres en soi, les mûrir. Cette période de maturation est différente selon les oeuvres et les périodes: Bach, Schubert, Beethoven ou Brahms, par exemple, se mûrissent toute une vie… J’aime tous les répertoires, création contemporaine inclue, mais particulièrement la première moitié du 20e siècle ainsi que la musique française de la fin du 19e au début 20e. Et j’affectionne beaucoup le répertoire pour violon seul.
Il est important de ne pas se laisser enfermer dans une “case”; c’est un peu la mode aujourd’hui, mais chaque interprète, comme chaque personne, a de multiples facettes et l’on peut très bien avoir des goûts très éclectiques, selon les coups de cœur du moment.

Parmi mes prochains concerts, je jouerai cet été au Festival de Rocamadour dans trois programmes différents, notamment “Poème mystique” avec le pianiste Ferenc Vizi et Daniel Mesguich, récitant, dans des textes spirituels de tous temps et toutes traditions, au Festival d’Art sacré d’Antibes, en soliste avec l’Orchestre de Cannes dans le 5e Concerto de Mozart, aux Musicales de Normandie en récital avec David Lively dans un programme autour du thème de la passion (Poulenc, Franck, Rachmaninov et Prokofiev-issu de notre récent CD). J’aurai plaisir à retourner également aux Estivales d’Arténétra avec Ferenc Vizi dans un programme “Vents d’Est, Inspirations tziganes” que nous donnerons également aux Soirées Musicales de Grimaud près d’Antibes, aux Musicales de Redon en duo avec le violoncelliste Aurélien Pascal ainsi qu’à Toulouse à Musique en Dialogue aux Carmélites, avec Aurélien et William Mesguich, qui dira des textes sur la Terre natale et la Liberté. Egalement avec François Dumont, dans un programme de musique française au Altmark Festival en Allemagne. 

Je retourne également jouer au Liban, à Beyrouth, la semaine prochaine puis dans ma ville natale de Mulhouse le 18 mai avec Olga Sitkovetsky au Festival Délice Musical, qui sera présenté par Frédéric Lodéon. 

J’ai la chance de jouer avec des partenaires que j’apprécie tant sur le plan musical qu’humain et j’aime les collaborations sur le long terme. Avec David Lively, nous nous sommes rencontrés grâce à Denis Simandy, directeur artistique du Festival Clef de Soleil à Lille, qui a la particularité d’inviter des musiciens qui ne se connaissent pas à jouer ensemble.
Nous avons ensuite donné plusieurs concerts ensemble, notamment la Sonate de Ravel et la 1ère Sonate de Prokofiev et je m’étais dit que ce serait génial d’enregistrer cela ensemble un jour! Il faut qu’il y ait une communication non verbale entre les musiciens, une sensibilité commune, les mêmes intuitions musicales : s’il n’y a pas cela au départ, on peut répéter autant que l’on veut, ça ne marchera pas. 

Parmi les Concertos que j’ai joués récemment avec orchestre, ceux de Sibelius et Tchaikovsky, avec l’Orchestre Philharmonique du Liban et l’Orchestre symphonique de Briansk au Festival des Grandes Heures de Cluny.

Votre panthéon des violonistes ?

Il y en a beaucoup que j’admire; les grands “anciens” avaient chacun une identité sonore très forte et souvent immédiatement reconnaissable: Arthur Grumiaux pour son phrasé, la pureté de sa sonorité et de son style, Ginette Neveu et Christian Ferras pour leur présence et leur incandescence, leur feu intérieur, David Oistrakh, Leonid Kogan, Isaac Stern pour sa sonorité terrienne et son jeu si engagé, Vasa Prihoda… Parmi les français, Devy Erlih a laissé de très beaux enregistrements. J’aime son jeu racé. Dans la jeune génération, Janine Jansen, Isabelle Faust, Vilde Frang… il y a beaucoup de talents et c’est très bien, la musique classique est bien vivante et a de beaux jours devant elle!

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