Le pianiste Vittorio Forte

Ce pianiste d’origine italienne s’est fait un nom en France ces dernières années, notamment à la faveur de certains enregistrements aux programmes originaux. C’est donc avec plaisir que je réponds à cette proposition d’interview, à distance malheureusement. Son site.

TV : Comment êtes-vous devenu pianiste ? À quel âge vous êtes-vous assis devant un clavier ? Vos dons : déchiffrage, mémoire, oreille absolue…

VF : Ma mère avait fait un peu de piano étant enfant. Et elle a conservé toujours le rêve d’avoir un de ses enfants s’épanouir dans la musique. Donc, à neuf ans, je me suis assis pour la première fois devant le piano de son ancienne professeure, n’ayant pas d’instrument chez moi. Je déchiffrais assez vite, mais je ne disposais pas de dons exceptionnels. Une bonne oreille, un sens du rythme assez développé et…des grandes mains !!!

TV : Comment, en étant né en Calabre se retrouve-t-on à Montpellier ?

VF : C’est, comme toujours, une histoire de rencontre. Et celle de mon épouse fut déterminante, lorsque je l’ai rencontrée en 1997 à l’occasion d’un cours de perfectionnement à Genève. Après vingt ans en Haute Savoie, nous avons décidé de retrouver la douceur du Sud. Les circonstances nous l’ont permis en 2016 et aujourd’hui nous sommes sûrs d’avoir pris le « bon chemin » !

TV : Quels professeurs vous ont le plus appris ?

VF : Tout d’abord celui qui a vu et réveillé en moi les qualités pour devenir musicien. Il m’a ouvert les portes de la culture pianistique. Mais le professeur avec qui j’ai développé une vraie dimension artistique a été sans aucun doute Christian Favre au Conservatoire de Lausanne. Nous avons une personnalité assez proche, et une passion commune pour les grands compositeurs romantiques. Avec lui, j’ai construit une grande partie de mon répertoire. Ensuite, les autres rencontres ont été plus tournées vers l’approfondissement, la recherche, je dirais même la remise en question de certains soi-disant « acquis », que je me devais de réinterroger pour trouver une façon d’envisager l’interprétation en prenant en compte de nombreux paramètres différents.

TV : Vos compositeurs préférés et ceux que vous ne vous voyez pas interpréter au moins pour l’instant.

VF : Comme je dis toujours, il y a surtout des œuvres préférées dans la production de dizaines de compositeurs. Mais je suis devenu curieux avec les années, ce qui élargit la notion de goût envers tel ou tel génie musical. Je crois ne pas avoir les aptitudes nécessaires à pénétrer l’univers pianistique de Prokofiev, ou Bartók. Mais, encore une fois, c’est aussi une remise en question possible. Finalement la liste serait longue, mais on peut aimer infiniment un compositeur sans pour autant avoir les prédispositions requises.

TV : Votre répertoire soliste et concertant, évolution prévue ? Pays où vous vous produisez le plus ?

VF : Mon répertoire va de Bach à Gershwin. Je suis passionné par l’apprentissage régulier de nouvelles œuvres. Je ne pourrais pas envisager de jouer pendant plusieurs années les mêmes choses. Tous les deux/trois mois j’inclus au moins une nouvelle pièce à mon répertoire, plus ou moins longue ou complexe, en fonction de l’agenda et du temps à ma disposition. A un moment de mon apprentissage j’ai appris beaucoup de concertos : Bach, Mozart, Beethoven, Chopin, Schumann, Liszt, Brahms, Rachmaninov… mais aujourd’hui cela dépend des engagements. Si on me demande un nouveau concerto, je suis heureux de l’apprendre.

TV : La musique de chambre ?

VF : Je n’ai malheureusement pas l’occasion de jouer souvent en musique de chambre. Mais je suis à la recherche de quelqu’un avec qui pouvoir m’entendre sur tous les plans pour développer une relation artistique et ainsi envisager des projets musicaux intéressants.

TV : Votre panthéon pianistique (actuels et anciens)

VF : Une de mes questions préférées !! Car il est impossible de répondre tellement la liste est longue ! Sans réfléchir, Arrau pour la densité de son jeu et son immense répertoire, Michelangeli pour certains coups de génie, Horowitz pour la nonchalance extraordinaire de certaines interprétations, Rachmaninov pour son jeu naturel, et Schnabel, Fischer, Anda, Haskil…il y en a tellement. Chez les « vivants », chacun à sa manière, Luganski pour son côté princier, Freire pour cette merveilleuse forme de générosité musicale, Trifonov pour son inspiration permanente, et bien sûr Pletnev, Argerich, Kissin, Goerner, les jeunes Shiskin, Deljavan, Rana…nous vivons une période extraordinaire avec des pianistes merveilleux aux quatre coins de la planète !

TV : Professorat

VF : J’ai beaucoup enseigné à tous les niveaux pendant presque vingt ans. Aujourd’hui, je donne régulièrement des Master Classes. Je sens un besoin de partager des moments privilégiés en discutant avec les étudiants. Je ne suis pas un Maitre, mais plutôt un « accompagnateur », et j’essaie d’être un « révélateur d’idées et de personnalités ».

TV : Famille, écoute musique, hobby

VF : J’ai la chance d’avoir deux merveilleux enfants et une épouse, pianiste également, extraordinaire !
J’écoute de tout, selon la période, y compris la musique pop, nostalgie de ma « jeunesse ». En classique, essentiellement des œuvres ou des compositeurs peu connus. Parfois, je me replonge dans un univers que j’aime profondément : les quatuors de Beethoven, les suites de Bach, les opéras de Mozart, et mes idoles pianistiques, bien sûr.
Je suis passionné par beaucoup de choses, et je regrette parfois de ne pas pouvoir aller plus loin, plus au fond de ces passions. J’ai pratiqué la peinture, comme recherche en lien avec la musique. Sans avoir des connaissances d’expert, je suis un amateur au sens humble du terme. C’est la même chose pour les sciences, la médecine en particulier, qui me passionne depuis l’âge de huit ans lorsque je gardais précieusement l’encyclopédie médicale comme livre de chevet… !

TV : Je gagne au loto demain et vous propose un budget illimité pour réaliser votre rêve musical ?

VF : Organiser des centaines de concerts sur les plus importantes places de la planète, ou des endroits emblématiques, totalement gratuits, avec les plus grands musiciens.
Ou encore mettre en marche un dispositif d’enseignement de la musique en école de façon fréquente et régulière, en permettant aux élèves de choisir l’instrument ou le genre de musique qu’il souhaitent apprendre ou pratiquer.
Concernant mon rêve plus personnel, je crois que je suis en train de réaliser celui de ma mère, qui est devenu le mien de manière naturelle et quasi révélatrice. Et c’est déjà beaucoup !

TV : Importance du disque – projets ?

VF : Le disque est devenu une façon de s’exprimer, de « marquer son territoire » en quelque sorte. De dire aussi qui on est et ce que nous avons envie de faire connaître de notre personnalité. Certains le font avec originalité, d’autres de manière plus conventionnelle. Je crois que le monde du disque doit s’adapter aux changements du monde musical, se moderniser, peut-être lui redonner une chance d’exister comme un témoignage d’un artiste envers un compositeur ou une œuvre, un pont entre lui et ce qui l’écoute.
Je sortirai en mars un nouveau disque pour le label Odradek, consacré aux transcriptions de Earl Wild, grand pianiste américain, disparu il y exactement dix ans. C’est un immense honneur de pouvoir faire connaitre ce musicien à l’élégance et au charme unique à travers des œuvres quasi inconnues dans leurs versions pour piano seul. C’était un projet qui me tenait beaucoup à cœur, et je suis heureux d’avoir pu le concrétiser juste avant le deuxième confinement que connaît le pays.
Ensuite, j’aimerais sincèrement consacrer un disque à Nikolaï Medtner, que j’ai découvert récemment et qui sera au programme de mes prochains concerts, et un à J.S. Bach ou encore à Johann Christian Bach qui a écrit des œuvres délicieuses et d’une grande subtilité.

Mais avant cela, j’espère que la machine musicale se remettra vite à fonctionner comme avant, les artistes, les professionnels de l’art, de la culture et de la musique et évidemment le public, en ont profondément, inexorablement, incontestablement, besoin.

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