La Sonatine de Ravel

Terminée en 1905, cette œuvre est dédiée à Cyprien Godebski (et à sa femme Ida), homme de lettres qui tenait salon à Paris (membre comme Ravel de la « Société des Apaches »).
Ravel dédicacera Ma Mère l’oye à leurs deux enfants. (Portrait de la famille Godebski par Bonnard)

Le titre a une connotation nettement néoclassique,  et, à l’instar de son quatuor par exemple, Ravel utilise ici une certaine forme cyclique.
On a eu accès à 87 interprétations publiées, la durée totale des trois mouvements allant de 9’03 à 14’35… Les notes permettent juste de sélectionner les meilleures à mon goût.

Maurice Ravel a enregistré en 1912 les deux premiers mouvements sur des rouleaux Welte-Mignon. Le premier mouvement sonne un peu de guingois à cause du procédé d’enregistrement, avec au moins une nuance non respectée, le deuxième est une merveille de légèreté et d’élégance distante, autant que l’on puisse en juger.


I – Modéré

On regrettera de ne pas avoir d’enregistrement par Henriette Faure de cette œuvre, elle qui travailla longuement avec Ravel et donna l’intégrale de l’œuvre pour piano à à peine 18 ans… (cf.)

 

Alfred Cortot (1877-1962) – 1931
Enregistrée donc du vivant de Ravel (1875-1937). Le son est assez mauvais, il y a quelques fausses notes mais il manque les intuitions de génie que Cortot a pu apporter dans certaines œuvres, cela paraît presque précautionneux. 7

Kathleen Long (1896-1968) – 1950
Manifestement cette œuvre ne passionnait pas les éditeurs au temps du 78 tours. Elle l’aurait enregistrée en 1927 pour Decca cependant. C’est propre, mais guère prenant, avec le passage animé  un peu boulé. 7 (À propos de Long, dommage que l’on n’ait pas de témoignage de Marguerite…)

Marcelle Meyer (1897-1958) – 1954
Une amie de Maurice Ravel. Piano un peu métallique, jeu perlé, main gauche très lisible, le tempo allant donne quelque chose d’inexorable. 8

Robert Casadesus (1889-1972) – 1955
Un autre ami de Maurice Ravel. Les nuances sont bien respectées, mais cela m’a paru un peu raide et froid, même un peu long….  7

Walter Gieseking (1895-1956) – 1955
Pianiste célèbre pour son intégrale de la musique pour piano de Debussy. De la classe, de menus rallentendos, çà passe comme dans un rêve, peut-être un peu « mielleux ». 7,5

Vlado Perlemuter (1904-2002) – 1955
L’idole de nos chers critiques français, il travailla l’œuvre de piano avec le compositeur. Le thème principal fait très « énoncé », tout est bien fait, mais on aimerait un je ne sais quoi de plus, peut-être plus d’aisance. 7,5

Pierre Sancan (1916-2008) – 1955
Un professeur renommé du Conservatoire de Paris, c’était également un compositeur. C’est très décidé, ça défile, mais ce n’est ni très clair ni passionnant. 7

Monique Haas (1909-1987) – 1955
Pour une fois la reprise coule de source. On ne sait pourquoi on a tant d’empathie pour certains artistes, c’est pour moi une interprétation d’un grande évidence, une petite crispation peut-être à un moment, mais que voilà du grand piano et une grande artiste ! 8,5 (et le fait de ne pas être « en aveugle » n’a rien à voir)

Emile Passani (1905-1974) – 1956
Aucune information sur ce pianiste sinon qu’il fut aussi compositeur. Une interprétation un peu rêveuse mais aussi un peu plate. 7

Leon Fleischer (1928-2020) – 1958
Du grand piano, c’est un peu froid et extérieur et pourtant très prenant. 8

Friedrich Gulda (1930-2000) – 1958
Quelle doigts et quelle clarté ! Et quels timbres, avec un respect de toutes les indications. 8,5

Ricardo Zugaro (?-2017) – 1958
Pianiste d’origine argentine ayant fait carrière en France. Un peu lâche rythmiquement, son distordu. 6

Jean-Claude Englebert (1923 – 2011) – 1955
Ici, quelques informations sur cet artiste. Son pas très propre, on ne perçoit pas de ligne directrice, pianisme pas exceptionnel. 6,5

José Iturbi (1895-1980) – 1959
Cet espagnol était pianiste, compositeur et chef d’orchestre. Les passages en dehors sont très réussis, les passages « passionnés » ne le sont guère. 7,5

Jean  Doyen (1907-1982) – 1960
Se reporter à mon livre sur Philippe Entremont sur leurs relations passionnées. Beauté de la ligne, style, respect des indications…. 8

 

Soulima Stravinsky (1910-1994)
Pianiste, dont les compositions ont été éclipsées par celles de son père. Les battements font guirlande, c’est assez heurté puis ça devient franchement laid. 5

Daniel  Wayenberg (1929-2019) – 1960
Pianiste qui nous a malheureusement quitté l’an dernier. De belles choses, un peu neutre au niveau des timbres, mais très attachant. 8

Samson  François (1924-1970) – 1967
(7 ans sans nouvel enregistrement ?) Je me rappellerai toujours étant bien jeune voir dans Paris une grande banderole publicitaire : « Récital Samson François salle Wagram »… 
Tempo modéré, chaque note est timbrée, c’est à la fois globalement structuré, tout en étant très expressif dans le détail. 8

John Browning (1933 – 2003) – 1968
Du beau piano, mais c’est un peu neutre. 7

Monique Haas (1909-1987) -1968
C’est plus lent que 13 ans auparavant. Toujours beaucoup d’empathie, un peu moins à l’aise pianistiquement peut-être. 8

Ivan Moravec (1930 -2015) – 1969
C’est « joli » mais un peu neutre et extérieur. 7

Jacques Février (1900 – 1979) – 1971
Un des derniers de la confrontation à avoir fréquenté Ravel. Toucher un peu dur, notamment dans animé. Guère passionnant. 7

 

Philippe Entremont (1934* ) – 1974
Premier pianiste vivant de ce tour d’horizon. Tout ici paraît facile, c’est jusqu’ici celui qui rend la partition dans toute sa clarté. 8,5

Dezső Ránki ( 1951*) – 1974
Tempo rapide, lecture un peu rapsodique et extérieure. 7

Pascal Roger (1951*) – 1974
Lecture lente donnant à l’œuvre un aspect un peu compassé. Des accords arpégés ? 6,5

Abbey Simon (1920 – 2019) – 1974
Très beau pianisme qui enchante peut-être plus que l’interprétation. 7,5

Martha Argerich (1941*) – 1975
Il existe un autre enregistrement live de 1979.
Piano magnifique, lecture très poétique et prenante. 8,5

Jacques Rouvier (1947*) – 1975
C’est un peu lourd, son assez gris. 7

Liselotte Weiss ( – ) – 1975
Aucune information sur cette pianiste, suisse apparemment. C’est un peu précautionneux, pianisme quelconque, beaucoup de rallentendi. 6,5
,
Vlado Perlemuter (1904-2002) – 1979
Un peu plus lent que 24 ans auparavant. Sur la photo de l’album on croirait le sosie de Ravel… Un ou deux accrocs, on est plus pris par l’évidence du discours que celle de la sonorité. 8

Jean-Philippe Collard (1948*) – 1980
Du style, toutes les indications respectées, très belle couleur générale. 8

Homero Francesch (1947*) – 1988
Toucher un peu dur, assez prosaïque. 6,5

Marita Viitasalo-Pohjola (1948*) – 1988
Je savais bien qu’il y aurait une version qui ne ferait pas la reprise : là voilà ! Ce qui discrédite une interprétation par ailleurs correcte. 5

Andrea Anderson (19??*) – 1989
Très lent, un peu languide, on s’ennuie. 6

Klara Körmendi (1944*) – 1989
Belle version, passage animé une peu difficile. 7,5

Anne Quéffelec (1948*) – 1992
Très droit, dynamiques un peu uniformes, sonne très « français ». 7,5

Jean-Yves Thibaudet (1961*) – 1992
Superbe piano, c’est d’une évidence et d’un chic. 8

Gordon Fergus-Thompson (1952*) – 1993
C’est assez ennuyeux, son assez mauvais. 6

François-Joël Thiollier (1943*) – 1994
Tempi un peu fluctuants, un peu brouillon. 6,5

Lilya Zylberstein (1965*) – 1994
C’est joué assez droit, mais n’enthousiasme guère. 6,5

Arto Satukangas (1962*) – 1997
Quelques crispations, assez inexpressif. 6,5

Gwendolyn Mok (19??*) – 2001
« Ravel revealed » : fichtre ! Sonorité pas très belle, dynamiques nivelées, l’anti « ravélation ». 6
(On peut remarquer que la moitié des versions enregistrées auxquelles on a eu accès l’ont été à partir de 2000, sans doute à cause de la floraison de petits labels).

Arpad Bodó (19??*) – 2002
Aucune information sur ce pianiste qui composerait également. Phrases discontinues, sans intérêt. 6

Jean-Efflam Bavouzet (1962*) – 2003
Beau piano, la réverbération ne privilégie pas les contrastes de dynamique, une belle version avec beaucoup d’aisance, mais qui ne sort pas du lot. 7,5

Louis Lortie (1959*) – 2003
Toucher très sensible, lecture très élégante, beaux phrasés et une ambiance générale prenante. 8

Roger Muraro (1959*) – 2003
C’est très bien joué, peut-être un rien d’impersonnel. 7,5

Philippe Entremont (1934*) – 2003
À peu près les même tempi que 29 ans auparavant. Toujours la même maîtrise, le soin et la variété du toucher, 8,5

Anne Kaasa (19??*) – 2006
Pianiste norvégienne. Jeu inégal, un peu dur, on tombe de haut… 6

Georges Pludermacher (1944*) – 2007
Encore une belle version, un peu extérieure. 7,5

Alexandre Tharaud (1968*) – 2007
Tempo plutôt rapide, son pas très clair, prise de son, jeu de pédale ? gris et extérieur. 6,5

Michelangelo Carbonara (1979*) – 2008
Doux mais manque de vie, toucher pas très décidé. 7

Abdel Rahman El Bacha (1958*) – 2008
Très neutre et guère passionnant. 6,5

Cecile Licad (1961*) – 2008
La plus lente et de loin. On a l’impression que tout est pp. Hors sujet. 5

Jung-Ja Kim (19??*) – 2009
Son très nébuleux, toucher très quelconque. 5,5

Dominique Merlet (1938*) – 2009
C’est allant, tout est bien mais ne passionne guère. 7

Antony Peebles (1946*) – 2009
Le piano sonne un peu aigrelet. Pas la meilleure technique digitale, mais c’est vivant. 7,5

Kathryn Stott (1958*) – 2009
Lent. Beau piano, mais le tempo fait que ça traine un peu. 7

Jean-Claude Vanden Eynden (1947*) – 2009
C’est bien fait, mais c’est assez neutre. 7

John Damgaard (19??*) – 2010
Pianiste danois. Toucher un peu dur, instrument aigrelet, assez laid. 6

Romain Descharmes (1980*) – 2010
Toucher délicat, mais manque d’engagement. 7

Claude Bessmann (19??*) – 2011
Une élève de Perlemuter. Un peu lâche et extérieur. 6,5

Heidi Lowy (19??*) – 2011
Tempo pas stable, à 13 c’est plus rapide ; à 20 ce n’est pas ppp, etc. 5,5

Hannes Minnaar (1984*) – 2011
Pianiste néerlandais. Son pas très propre, tout est bien fait, manque un peu de vie. 7,5

Alfredo Perl (1965*) – 2011
Pianiste chilien-allemand. Lent. Piano très clair, mais manque de tenue rythmique. 7

Alice Ader (1945*) – 2012
Décidemment que d’intégrales ces dernières années. Tout est très bien fait, un peu sévère peut-être. 7,5

Aurèle Marthan (198?) – 2012
Tempo vif, court un peu la poste parfois, très beau toucher. 7

Alessandra Ammara (1972*) – 2013
Pianiste italienne. Manque de présence mais belle version. 7,5

Claudio Colombo (19??*) – 2013
Le stakanoviste de l’auto-édition. Jeu sec, lecture comme scolaire. 6

François Dumont (1985*) – 2013
Lecture décidée, passage animé un peu bruyant, mais une belle version. 7,5

Florian Uhlig (1974*) – 2014
Pianiste allemand. Des libertés de nuances, on a l’impression qu’il veut s’en débarrasser. 6,5

Alexander Ghindin (1977*) – 2015
Pianiste russe. Son un peu lointain. C’est un peu lourd. 6,5

Yusuke Kikuchi (1977*) – 2015
Timbres assez quelconques et un peu extérieur. 7

Stephan Vladar (1965*) – 2015
Pianiste et chef autrichien. Toucher appuyé, manque de finesse. 6,5

Bertrand Chamayou (1981*) – 2016
Du beau piano, mais un peu neutre. 7

Akiko Ebi (1953*) – 2016
C’est joli mais un peu superficiel. 7

Dan Zuili (19??*) – 2016
Aucune information. Son laid. Très évanescent. 6

Larissa Dedova (19??*) – 2017
Ca manque de liant, très froid. 6

Stewart Goodyear (1978*) – 2017
Pianiste et compositeur canadien. Lecture vivante, des nuances, un discours. 7,5

Junko Okasaki (19??*) – 2017
Son un peu désagréable, c’est vivant, toucher pas des plus raffinés. 7

Håkon Austbø (1948*) – 2018
Piano un peu lointain. Beaucoup de cohérence, un peu froid. 7,5

Walter Rinaldi (1962*) – 2018
Un des plus rapides. On dirait du Scarlatti. C’est réverbéré et assez laid. 5

Alfonso Gómez (1978*) – 2019
De l’allure, très sonnant, un peu réverbéré. 7,5

Alain Lefèvre (1962*) – 2019
Assez lent. Tout est très tenu, indications respectées, manque un peu de vie. 7,5

Michel Dalberto (1955*) – 2019
C’est cet album qui a entraîné cette comparaison ; j’avais été emballé par son récent Debussy et j’étais très circonspect en écoutant celui-ci.  C’est très beau mais j’ai trouvé comme quelques affectations. 7,5

Kevin Cisneros (????) – 2020
Un gag : on dirait que c’est joué sur un clavicorde faux et amplifié. 2

Emile Naoumoff (1962*) – 2020
Son lointain. Des intentions à chaque mesure, c’est un peu sollicité mais vivant. 7,5

Je resterai donc avec 15 versions : Monique Haas (2), Friedrich Gulda, Philippe Entremont (2), Martha Argerich, Marcelle Meyer, Leon Fleischer, Jean Doyen, Daniel Wayenberg, Samson François, Vlado Perlemuter, Jean-Philippe Collard, Jean-Yves Thibaudet, Louis Lortie (mais au moins toutes celles cotées « 7,5 »auraient peut-être retenues par d’autres).


II – Menuet

Monique Haas – 1955 – Une merveille, difficile de faire mieux ? 9
Friedrich Gulda – 1958 – Un peu plus lent et moins vivant, il en fait beaucoup. 7,5
Philippe Entremont – 1974 – C’est aussi bien que Haas, qui a peut-être des appogiatures encore plus délicieuses ? 8,5
Martha Argerich – 1975 – C’est très beau aussi, juste pourquoi n’avoir pas fait la fin « très lent » ? 8
Marcelle Meyer – 1954 – Toujours ce magnifique jeu perlé, quelle gestion des enchaînements. 8,5
Leon Fleischer – 1958 – Toucher moins magique que certains précédents, moins « ramiste ». 7,5
Jean Doyen – 1960 – Cela sonne plus pointé que lié. 7,5
Daniel Wayenberg – 1960 – Lent, mais quelle ambiance, magnifique. 8,5
Samson François – 1967 – Toujours ce merveilleux toucher à noter que les notés pointées sont plus marquées ici. 8,5
Monique Haas – 1968 – Un peu moins de magie qu’en 1955 ? 8
Vlado Perlemuter – 1979 – Le passage ff ne l’est pas, c’est un peu plus pâle malgré le naturel des phrasés. 7,5
Jean-Philippe Collard – 1980 – Un peu en retrait au niveau de l’ambiance et des timbres. 7,5
Jean-Yves Thibaudet – 1992 – Pointe beaucoup comme François. Superbe partie centrale. 8
Louis Lortie – 2003 – Très beau également. 8
Philippe Entremont – 2003 – Carrure plus « XVIIIe », très belle ambiance. 8,5

Conclusion

Je m’arrête là faute de temps. Les versions qui m’ont paru les meilleures sont donc M. Haas, P. Entremont, M. Argerich, M. Meyer, D. Wayenberg et S. François. Les versions Gulda, Haas 1, Thibaudet, Lortie, Fleischer, Doyen, Perlemuter 2, J.-P. Collard sont aussi à connaître.

Sonatine

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