La pianiste Amandine Savary


Précédé notamment d’un CD très bien accueilli consacré à Bach, j’avais été impressionné il y a trois ans par son interprétation des Impromptus de Schubert. Amandine Savary est très active dans le domaine de la musique de chambre tant en duo avec la violoniste Vineta Sareika qu’avec le trio Salieca (Jack Liebeck, Thomas Carroll). Les deux musiciennes, après un beau disque Grieg, nous offrent aujourd’hui de superbes sonates de Mozart. C’est donc avec plaisir que je réponds à cette proposition d’interview, à distance malheureusement.

TV : Comment êtes-vous devenue pianiste – milieu musical ? À quel âge vous êtes-vous assise devant un clavier ? Vos dons : déchiffrage, mémoire, oreille absolue…

AS : En allant m’inscrire à des cours de flûte à l’école de musique de mon village (à 9 ans), je suis tombée sous le charme d’une vieille dame, elle était professeure de piano… Tout a commencé comme cela et je n’ai jamais reparlé de la flûte ! Elle m’a transmis sa passion pour la musique et nous avons longtemps partagé ce lien. Ma mère faisait partie d’une chorale et dès que j’ai su faire mes premiers accords, ils m’ont demandé de les accompagner. Comme il n’y avait pas les partitions de piano, je devais trouver les harmonies à l’oreille, ce fut une de mes premières expériences, très formatrice ! Et puis, je suis rentrée au conservatoire de Caen, dans la classe de Marie-Pascale Talbot (une élève d’Yvonne Loriod Messiaen) qui m’a transmis l’envie de progresser. Elle avait une lecture fabuleuse de l’harmonie dans la littérature pianistique qui m’inspire encore, vingt ans plus tard.

TV : Comment, de Caen, êtes-vous arrivée à la Royal Academy of Music de Londres ?

AS : Une fois le cursus terminé à Caen, je voulais partir à l’étranger et j’ai ‘tenté’ l’audition pour la Royal Academy of Music de Londres dont une amie violoncelliste m’avait fait l’éloge. Nous sommes parties en bateau avec ma mère et ma tante et avons traversé la Manche. Aucune d’entre nous ne parlait bien l’anglais, et ce premier séjour londonien nous réserva bien des surprises ! Ayant vu que nous étions des touristes un peu perdues, la réception de l’hôtel nous avait commandé un taxi le matin de l’audition… C’était une… limousine ! Nous sommes arrivées devant l’entrée de la Royal Academy en limousine, avec un chauffeur aux gants blancs, et le porte-monnaie à sec…!  On en rit encore.

Après la première épreuve, je voulais partir pensant avoir échoué. Heureusement pour moi, ma mère et ma tante ont insisté pour commander un fish and chips à la cantine de l’Academy. Pendant qu’on déjeunait, quelqu’un hurlait un nom qui ressemblait au mien (l’accent !) : il fallait aller rejouer pour le 2ème tour… ! Ce jour-là, j’ai fait la rencontre de Christopher Elton qui allait devenir mon maître. Au début, il me parlait en français, je lui répondais en franglais… et quand il se mettait un piano, c’était tout un monde coloré qui apparaissait. La salle 115 était un laboratoire du son.

TV : Quels professeurs vous ont le plus appris ?

AS : Avant tout, Christopher Elton. Il a été un vrai soutien pendant toutes ces années et encore maintenant quand nous nous croisons, en collègues, à Londres. C’est un très grand pédagogue et il a une sensibilité musicale et artistique très profonde et sincère. Il y a eu aussi Dimitri Bashkirov, Alexander Satz, Klaus Hellwig, Augustin Dumay pour ses cours inspirés et inspirants de musique de chambre ! Et Alfred Brendel qui a été une rencontre marquante. 

TV : Vos compositeurs préférés et ceux que vous ne vous voyez par interpréter au moins pour l’instant.

AS : Mon compositeur préféré est celui que je dois défendre sur l’instant ! J’aime me plonger dans un langage, une esthétique, une époque, me lancer dans une ‘intégrale’. Il y a bien sûr des langages qui vous parlent plus, ou vous semblent plus instinctifs, naturels et d’autres où vous devez chercher. Je reviens toujours vers Bach, comme un fil conducteur, un vieil ami. C’est ma gymnastique cérébrale. Sa musique me permet d’organiser mes idées, d’architecturer les plans sonores, elle me surprend toujours par une harmonie nouvelle, la découverte d’une ligne de basse cachée, d’une voix intermédiaire que je n’avais jamais entendue, et m’ouvre le champ des possibles, voire une connexion avec le divin.

TV : La musique de chambre, duo et trio.

AS : Le solo et la musique de chambre occupent une grande place dans mon répertoire et si la situation sanitaire s’améliore, je voyagerai l’année prochaine en Chine, Lettonie, Angleterre, Allemagne, Suisse, Belgique, Italie, et curieusement peu en France. 

Il y aura également un nouvel enregistrement avec Vineta et je me prépare à gravir l’Everest en solo : la période de confinement m’a offert la possibilité d’apprendre et redécouvrir le 1er Livre du Clavier Bien Tempéré de Bach. J’ai pris ce temps aussi pour aller dans des répertoires où je vais moins souvent, comme Liszt par exemple et Prokofiev. Il y a aussi les pièces que parcourent et apprennent mes élèves à Londres et que j’étudie pour les aider lorsqu’il y a des blocages, musicaux ou techniques.

TV : Votre panthéon pianistique (actuels et anciens)

AS : Radu Lupu, Edwin Fischer, Rosalyn Tureck, Walter Gieseking, Alfred Cortot, Alfred Brendel, Murray Perahia, Maria Joao Pires, Keith Jarrett, E.S.T,  Herbie Hancock, Chick Corea, entre autres !

TV : Professorat

AS : Mon poste à Londres me tient particulièrement à cœur. C’est un plaisir de guider des étudiants d’un tel niveau, issus de cultures et de milieux différents, dans leur découverte du répertoire et du métier de musicien. C’est aussi une source d’inspiration et de renouvellement.

TV : Famille, écoute musique, hobby

AS : Berlin est entourée de lacs et de forêts et j’adore m’y promener, surtout à l’automne. C’est un lieu ressourçant, inspirant, la nature y est généreuse et changeante. 

Regarder ma fille de deux ans s’émerveiller de ses découvertes, et retrouver mon âme d’enfant en jouant avec autre chose qu’un clavier. 

Rire, célébrer et dire plein de bêtises. Les petits bonheurs simples.

TV : Je gagne au loto demain et vous propose un budget illimité pour réaliser votre rêve musical ?

AS : Déjà, il faudrait donner la moitié du gain au directeur artistique de mon label qui me fait confiance depuis de nombreuses années maintenant et m’offre une totale liberté artistique, un soutien et la possibilité de graver une interprétation dans d’excellentes conditions. Ensuite, je lui demanderais certainement une DEI (une durée d’enregistrement indéterminée!!) pour enregistrer tout le Clavier bien tempéré, en commençant par le premier livre, sur… 24 pianos différents !

Et s’il en reste un peu, un nouveau genou pour pouvoir recourir rapidement car ça m’est essentiel, une caisse de champagne pour mes voisins tolérants, une connexion aérienne Berlin-Caen et un pack de tests Covid pour les Berlin-Londres.


Voici donc le dernier disque d’Amandine Savary consacré à des sonates de Mozart avec la violoniste lettone Vineta Sareika. C’est une réussite, tant le style et les sonorités des deux musiciennes s’accordent, le piano virevolte autour des rebonds de la violoniste, le tout est à la fois chantant et élégant
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