Entretien avec Erik Orsenna, parrain du Festival piano Amateurs virtuoses 2021

L’Académicien Érik Orsenna est cette année le parrain du Festival de piano « Les Amateurs virtuoses » dont l’édition 2021 se tient à Paris, au Théâtre du Châtelet et à la Philharmonie, du 1er au 6 juin. Site
Nous nous sommes rencontrés dans le foyer du Théâtre du Châtelet, avec le directeur de la manifestation, Julien Kurtz.


Erik Orsenna et la musique

Je me suis mis à étudier le piano il y a maintenant six ans… Je n’avais jamais fait de musique auparavant et n’étais pas issu d’un milieu musical ; en fait, on s’était réparti les tâches mon frère et moi dès l’âge de huit ans : il se consacrerait à la musique et moi à l’écriture : je suis effectivement  devenu écrivain et lui… psychiatre, mais pratiquant toujours la musique. J’ai d’ailleurs fait un livre avec mon frère qui raconte l’histoire de la guitare. La musique est venue à moi plus concrètement grâce à mon grand ami académicien René de Obaldia : il est très lié avec William Christie et m’a présenté à lui. Une sympathie est née, je venais de publier un livre sur La Fontaine et on s’est dit : pourquoi ne pas raconter La Fontaine avec des musiciens ? Musiciens qui ont été séduits par l’idée d’associer les mots à la musique – je fais très attention à la façon dont les mots sonnent, c’est en quelque sorte mon substitut à la musique. On a fait ainsi un certain nombre de spectacles avec les musiciens des Arts florissants.

Je prends donc un cours de piano hebdomadaire ; on ne peut pas dire que je fasse de grands progrès, mais je plonge dans des univers qui me ravissent, comme en ce moment une transcription de la cantate BWV 208 et parfois je remercie mes doigts : ils ont réussi ce matin à jouer assez bien un passage et c’était un grand moment de bonheur ! Mais la musique c’est aussi les musiciens, les lieux : je suis friand de la découverte de royaumes. J’ai été escroc toute ma vie, en succédant à Pasteur à l’Académie par exemple ! mais alors là être le parrain des “amateurs virtuoses“… 
Ma morale, c’est le bonheur et je me pose toujours la question ; pourquoi pas le bonheur ? J’étais lundi soir dernier sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées où je racontais Beethoven avec Michel Dalberto et Henri Demarquette, ensuite je vais à Saint-Michel en Thiérache pour La Fontaine avec Paul Agnew, puis en juillet à Chambord pour Beaumarchais / Mozart : pour un ancien enseignant en économie et à mon âge, c’est bien le bonheur ! J’ai aussi tenu une chronique dans la revue Pianiste sur le pianiste débutant. Mais j’ai manqué ma vie : j’aurais dû chanter, j’ai une vraie voix et nombre de professeurs m’incitaient à le faire. J’ai été quelque temps le plus proche collaborateur de Roland Dumas qui était un ténor amateur de haut niveau. Mais, profitant d’une pause, vous avez devant vous quelqu’un qui a chanté sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées l’air du catalogue !
Une chose en amenant une autre, je vais écrire un livret d’opéra, sur une musique écrite par le luthiste Thomas Dunford.

Je vais souvent au concert où l’on perçoit ce qu’est l’émotion collective. J’ai été professeur et je sais tenir une salle devant des centaines d’étudiants, atteindre le silence et s’appuyer dessus pour captiver une salle, silence qui est bien sûr tout sauf une absence. Il y des gens, en politique par exemple, qui ne se rendent pas compte à quel point ils sont chi…s. Quand je suis devant une salle, je sais à la seconde si l’audience commence à décrocher et je passe aussitôt à autre chose, d’autres non… 

Vous me demandez mes goûts musicaux : ils sont très variés. J’ai fait par exemple du slam avec Grand corps malade et j’ai d’autres projets de ce type, comme sur les mots immigrés avec Abd al Malik. Un des grands bonheurs de ma vie a été d’être récitant dans Pierre et le loup. Comme en poésie, je m’arrête en musique au moment où cela devient un exercice de style, quand les linguistes ont pris le pouvoir, il ne faut pas que cela devienne trop intellectuel.

Erik Orsenna et les Amateurs virtuoses

Mon grand-père avait un immeuble dans le XVIIIe arrondissement de Paris que l’on a vendu il y a trente ans, mais le notaire avait oublié les caves pour lesquelles on continuait de payer de menues charges. Quelqu’un s’est déclaré intéressé à les acheter, on se rencontre, on parle, notamment de musique : c’était Julien Kurtz… J’étais ravi de voir qu’un économiste pouvait être civilisé ; on est en fait les chevaliers du pourquoi pas et l’on s’est dit pourquoi ne pas faire un truc ensemble. Évidemment je n’ai pas le temps, mais le temps est élastique : la plupart de mes amis qui sont à la retraite et ne font rien n’ont jamais le temps… Le cœur de ma vie, c’est de dire, quand je vais dans des classes, du CP à l’École normale, bougez-vous, il y bien plus de possibilités que vous ne croyez. 

J’apporterai ma présence les deux premiers soirs (mardi 1er et mercredi 2 juin à 18h30) : il y a beaucoup de gens qui apprécient qu’on leur raconte l’environnement, l’histoire, la personnalité des musiciens ; par exemple quand on pose la question, pourquoi Vienne vers 1790 aime tant la musique ? Pour une raison très simple, c’est que la musique est beaucoup moins dangereuse que les idées. La Vienne de 1890 sera bien différente, elle accueillera les idées et l’Empire explosera. 
Donc le premier soir, ce sera autour de Faust et de la personnalité de Goethe, entre la Sonate de Liszt et la 1ère de Rachmaninov et la seconde soirée autour de Beethoven.

Les Amateurs virtuoses

Julien Kurtz : Cette manifestation a été créée en 2008, 216 artistes, professionnels et amateurs s’y sont déjà produit. Les artistes et amateurs qui se produisent sont en majorité masculins. Les pianistes sont sélectionnés parmi les finalistes de concours de piano pour amateurs et les femmes s’y font plutôt rares. Ce sont en général des gens brillants qui occupent souvent des postes importants dans de grandes entreprises. Ce serait d’ailleurs intéressant d’étudier le lien entre pratique instrumentale de haut niveau et réussite professionnelle. Ce sont des personnes qui ont beaucoup travaillé et les deux s’alimentent sans doute, pour mon exemple personnel, je pense que je n’aurais pas obtenu mon agrégation d’économie si je n’avais pas travaillé le piano le même année, donnant d’ailleurs mon premier vrai récital. EO : J’ai fait mienne cette maxime : d’abord, il y a l’amour, puis le travail, puis il n’y a plus rien. Je déteste faire du tourisme sans but, je préfère une maladie vénérienne à un cancer de la peau dû au soleil sur la plage !


C’est sur ces bonnes paroles que nous nous sommes quittés.
Cette manifestation est de grande qualité. Outre les concerts publics, y sont données également des masterclasses de piano, avec par exemple Lise de la Salle mercredi prochain. Je m’en rappelle une autre passionnante avec Jay Gottlieb il y a deux ans.

Pour finir, une vidéo de 2018 d’une pianiste amateur pour montrer le haut niveau de ces amateurs virtuoses :


 

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