Rencontre avec Franck Christoph Yeznikian

Rencontre avec Franck Christoph Yeznikian, compositeur chercheur de sens [EN]

Franck Yeznikian - photo Csaba Kézér
Franck Yeznikian – photo Csaba Kézér

Présentation

Ce jeune homme de 45 ans est sympathique, élégant, sensible, aussi bien passionné par la philosophie, la psychanalyse que l’ésotérisme (!), attiré par l’aube ou le crépuscule (il ne dissimule d’ailleurs pas sa fascination pour Schumann) et fuyant les lumières crues du spectacle. Un peu perdu face à la surproduction actuelle  de musiques qui pour beaucoup semblent avoir perdu du sens (« Stockhausen : quelle amplitude d’expression ! »). « Les compositeurs sont actuellement dans une époque de la fin du post-modernisme. Le compositeur doit prendre des risques, ne pas se répéter et ne pas appliquer les mêmes recettes telles que le marché les produits ».

Références

Venu de l’univers post-punk bien qu’ayant toujours scruté le répertoire de la musique classique, son chemin la conduit jusqu’à suivre l’enseignement privé de Klaus Huber. Il a suivi des workshops avec Gérard Grisey, Harrison Birtwistle, Brian Ferneyhough. Son cursus de composition est passé par l’enseignement en musique acousmatique avec Denis Dufour et Jean-Marc Duchenne et il y a obtenu son diplôme de composition instrumentale avec le compositeur et chef d’orchestre Robert H.P. Platz en Hollande.

Ses principales références musicales comprennent outre Huber et Holliger : LachenmannBancquart, Ferneyhough, Guézec, Barraqué, Zimmermann, Nono, Birtwistle, Grisey et son contemporain Enno Poppe. Pour autant, il respecte tout à fait le travail d’un compositeur de musique contemporaine « soft » comme Hersant dont il souligne la particularité du langage harmonique mais  apprécie beaucoup moins les Glass, Pärt et consorts, en s’opposant franchement à la musique de ceux qu’il qualifie de « négationnistes » et que l’on aura reconnu. Il faut savoir distinguer, avance-t-il : « prenez la démarche d’un groupe comme Radiohead dont j’apprécie la musicalité, eh bien, je trouve problématique lorsqu’ils s’associent avec Penderecki ! Pourquoi ? Parce que ce compositeur n’est plus celui qu’il prétendait être. Qu’il faut arriver à mesurer, malgré des styles de langages différents, où sont ou seraient les correspondances. Penderecki est devenu une figure de la musique contemporaine commercialisable au sens d’une star et qui par là, s’oppose à certains critères éthiques endossés, toute proportion gardée, par ce groupe anglais, qui bien que jouissant d’une notoriété mondiale s’inscrit nonobstant dans une recherche. Si il n’y avait pas cette différence de langage et donc de perceptions des registres, Penderecki et Radiohead se tourneraient le dos ». Il cite volontiers parmi les compositeurs trop peu joués dont il apprécie la musique, Christophe Guiraud, Daniel Sprintz, Karim Haddad, ou Jérôme Combier.

Être compositeur aujourd’hui

Pour le situer, Franck Yeznikian ne se sent guère d’affinité avec l’œuvre compositionnelle de Pierre Boulez, dont il pense que pour lui, la musique répond, par delà l’éloquence de son artisanat, au critère trop pur de « l’art pour l’art ». C’est en quoi, il déplore en parallèle le manque de sens de beaucoup de musiques contemporaines,  ce qui explique sa trajectoire et les compositeurs auprès desquels il se sent proche. Il souhaite et recherche à travers des contraintes historiques et structurelles à ce que la musique puisse toujours mettre en valeur l’intervalle, la dimension harmonique dans un rapport fidèle à une ligne comme au phrasé. Il ne cautionne pas un courant de la musique d’aujourd’hui qui passe par les attributs du spectaculaire prônant, pour prendre exemple, le concept de la saturation : « le monde est assez violent et bruyant comme cela. Notre responsabilité de penseur à partir de la musique et du son est d’affiner l’écoute et l’entendement contre la barbarie qui monte et que l’on voit s’infiltrer à tous les niveaux de notre civilisation laquelle liquide des valeurs fondamentales, de construction, de perceptions comme d’intellection. Nous assistons à des contre-sens. A du gaspillage, à des détournements et à tellement d’œuvres nous offrant tellement de peu de perspectives d’avenir, voire, sur le passé ! ». En réaction, dans une de ses dernières pièces qui fut créée par l’ensemble Contrechamps de Genève, il est prescrit qu’une note soit jouée sur un vibraphone avec « l’impact » de la fragilité d’une allumette : action qui s’entendrait au propre comme au figuré pouvant dès lors ici s’y embraser…
Cet homme cultivé est profondément marqué par son rapport à l’histoire (ce génocide arménien qui demeure nié et transformé), est très concerné par le déclin de la culture occidentale en particulier au travers la situation de la société française, dont la léthargie actuelle ne laisse pas de l’étonner jusqu’à formuler l’hypothèse d’un exil (citant Marc André, qui s’exilera en Allemagne et modifiera l’orthographe de son nom en Mark Andre – l’autre). Pour prendre une image, il se voit, en tant que compositeur, comme observant des bas-fonds de l’océan,  l’enfoncement d’un grand paquebot de la société qui y sombre lentement. Une de ses questions lancinantes est « pourquoi composer une œuvre nouvelle ?», préoccupation qui trouve son origine dans l’enseignement qu’il a reçu du compositeur suisse allemand Klaus Huber (1924*) qui vient de fêter son quatre-vingt dixième anniversaire. Par là même, il  est fondamental pour lui d’écrire une musique qui puisse être en mesure de résister au temps et ce, dans la perspective de ce qui serait sa survie.

Carrière

« Je ne suis pas joué en France, ne vivant pas à Paris, je n’appartiens pas à ce cercle des happy few, ces représentants de la scène parisienne qui se retrouvent immanquablement à décider, tour à tour, des attributions des commandes de l’État ». Et de nous faire un tableau bien désolant des programmations françaises en vase clos… Sa musique étant reconnue dans d’autres pays, c’est ainsi qu’il continue son œuvre bien que vivant en Rhône-Alpes. Il est en ce moment en résidence à la Schloß Solitude de Stuttgart qui lui offre un vrai cadre d’échange et de réflexion à une échelle internationale grâce à la dynamique de son fondateur, Jean-Baptiste Joly.

Composition

Ses œuvres sont souvent liées à deux poètes que l’on retrouve depuis de nombreuses années à l’intérieur de ses œuvres avec ou sans la présence de la voix (Paul Celan et Anne-Marie Albiach…), à la peinture (Simon HantaïCy Tombly…). Il ne peut se mettre à écrire une œuvre que s’il en sent la nécessité d’une part et d’autre part que s’il peut se projeter sur les conditions de sa création : par quels musiciens (destinataire), dans quelle salle (espace), au sein de quel programme (contexte, positionnement), autant de conditions élémentaires président à la raison d’être de la naissance d’une nouvelle œuvre intervenant et déterminant le pont de fuite de toute élaboration compostionnelle.
De nombreuses pièces incluent le cymbalum et présentent souvent un instrumentarium original composé à partir de toutes les époques. Ses œuvres privilégient la narrativité à la juxtaposition de moments qui souvent demeurent sans conséquences. Actuellement, il revient à une fascination pour la guitare électrique et ce, à la suite d’une œuvre qui lui fut commandée par l’ensemble belge, Ictus, ce qui lui a permis de renouer avec une composante de sa sensibilité musicale de ses débuts jusqu’à même adjoindre l’usage de cet instrument au contraste d’un clavicorde à travers, par exemple, la question du toucher et de la fragilité.

Malgré le fait qu’aucun disque monographique n’existe à ce jour, de nombreux extraits de ses œuvres sont disponibles sur YouTube. La particularité de sa musique repose sur une élaboration de d’éléments passant aussi bien par des textes, des images, des références qui tisse, assemble dans le néologisme « tramaturgie » dans lequel se marie la trame et la dramaturgie.  Il conseillerait d’aborder son œuvre avec Pvlvere qui est une œuvre mixte, associant l’écriture instrumentale aux sons fixés et spatialisés. Une partition inspirée en partie par Vampyr de Dreyer et qu’il lit au ralenti pour y faire surgir la figure de Robert Schumann et celle de Rilke à travers la question de l’hallucination. Pour ma part, j’ai été impressionné, entre autres, par cet extrait de Phasmes, un concerto pour violoncelle et grand orchestre qui fut créé en Allemagne par Jean-Guihen Queyras  et qui repose sur le groupe statuaire du Laocoon :

Opéra

Quand une commande d’une pièce peut rapporter selon les cas de 7 à 10 000 € pour bien 6 mois de travail, une commande d’un opéra peut rapporter beaucoup plus, ce qui explique sans doute le nombre grandissant de créations ces dernières années. Mais l’opéra comme drame chanté n’intéresse guère  Franck Yeznikian (« L’art lyrique mis à part des chef d’œuvres comme Die Soldaten ou le Prometeo ne m’intéresse guère. Toute cette dépense d’artifices ne va pas dans le sens de la subtilité, je préfère aller voir un certain cinéma comme celui de Godard »). S’il devait écrire une œuvre dans ce genre, ce serait centré essentiellement sur des textes et des images (voir la qualité graphique de son site et de ses vidéos) : « je suis tellement engagé du côté des images par exemple, que je ne pourrais supporter de devoir subir une mise en scène qui serait en contradiction avec le contenu et le style de mon travail ».

Pour finir, une illustration d’une de ses œuvres inspirées par la peinture : « . . . blessed with a tuneful voice » (2010) – Triptyque de Cy Twombly  » I am Thyrsis of Etna, blessed with a tuneful voice » (1977), pièce pour clarinette (in A), piano, vibraphone et électronique :

et une œuvre basée sur un poème de Paul Celan « Harnischstriemen (Faltenachsen) » (plage 7) :

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