Rencontre avec Skip Sempé

Skip Sempé
Skip Sempé

Rencontre avec Skip Sempé [EN]

Non je n’ai pas viré ma cuti ! Les quelques internautes qui on la faiblesse de me lire savent que je milite pour la musique contemporaine. N’étant guère féru des interprètes ‘baroques’ et en en étant encore moins bien informé, j’étais un peu réticent à réaliser une interview de cet artiste célèbre, mais l’écoute de son dernier enregistrement d’une version inédite de la Messe des morts de Jean Gilles a vaincu mes réticences.

Skip me reçoit aimablement dans son appartement situé près de Notre-Dame (photo).

Musique contemporaine

TV : Vous savez, je suis un journaliste amateur, et mon blog est plutôt consacré à la musique contemporaine…

SS : Je hais la musique contemporaine !!! [ça commençait bien…] : je suis intéressé par la musique de 1900 à 1950. Je pense que Wanda Landowska a plus révolutionné la musique que Pierre Boulez… La génération de compositeurs d’après 1945 (donc née bien avant la mort de Richard Strauss en 1949) a privilégié la verticalité par rapport à l’horizontalité. Leurs conventions se sont imposées dans les conservatoires, balayant 1 000 ans d’histoire de la musique occidentale. C’est ainsi par exemple que la 2e école de Vienne est sortie complètement du cadre classique viennois. Je n’aime pas cette esthétique imposée, sa raideur générale. Quand vous pensez que le montage moderne du violon, pour la corde de mi, n’utilise ni plus ni moins qu’une corde de clavecin…

Disque

TV : Sans avoir l’oreille absolue, ma sensibilité à la juste hauteur s’est développée à l’écoute de la musique contemporaine : j’ai fait récemment une discographie comparée de la version orchestrale de Ma mère l’oye, la dernière version en date était celle de van Immersel : très belle version, mais un violon solo faux quasiment tout le temps…

SS : La justesse est une question délicate : par exemple, je n’aime pas que lors d’une attaque tous les instruments soient exactement tous ensemble…
[Skip a connu la musique au travers des vinyles, c’est un inconditionnel du disque ; il se lève pour chercher le dernier CD de la revue Diapason : ]  : Satie par Poulenc : il n’y a pas mieux : le côté français, l’humour, le faux sérieux : tout y est !  Et ces Debussy par Monique Haas ! Le problème est que des années 50 à 70, les éditeurs, français notamment, ont caché à dessein les enregistrements des grands interprètes du passé pour promouvoir de nouveaux artistes. Heureusement, les Français ont le culte des morts : on n’imagine pas une revue musicale américaine ou anglaise faisant sa couverture avec Kathleen Ferrier, comme ce fut le cas avec Diapason. [On n’a pas eu le temps, mais je pense qu’il aurait été intarissable sur Horowitz ou Rachmaninov...]

Salles de concert

TV : Votre enregistrement de la Messe des morts de jean Gilles a été réalisé à Brugges dans un église à forte réverbération (2 secondes ?). Qu’en sera-t-il pour vos prochains concerts à l’Oratoire du Louvre ?

SS : Pas 2, mais 7 à 8 secondes ! Le miracle dans cette église est que malgré cette réverbération très importante, le son ne roule pas et reste toujours intelligible. On va donner cette œuvre à l’Oratoire du Louvre car il s’agit du lieu de la création de cette version – à l’époque c’était un lieu catholique avant que Napoléon ne le transforme en lieu protestant au début du 19e siècle. La réverbération moindre de ce lieu ne sera pas un problème. Le seul problème est celui de la jauge : quand vous comptez l’orchestre, le chœur et le personnel (70 personnes environ), plus les invités, il ne reste plus beaucoup de places… idem pour la salle Erard, qui fut fréquentée par Liszt notamment : les grands facteurs parisiens (Gaveau, Pleyel)  de l’époque avaient tous leur salon de musique. C’est pourquoi il y aura 2 concerts à l’Oratoire et 2 sessions sur 2 jours à la salle Erard.
L’an prochain des concerts seront donnés à Saint-Louis en l’Isle.

Business models

TV : Orchestre(s), Édition de disques : comment tout cela fonctionne-t-il ?

SS : La source essentielle de financement vient du mécénat, américain ou européen. Je ne pourrais supporter d’être obligé d’annuler quelque chose vis à vis de mes amis musiciens à cause d’un soudain manque de subvention. J’ai ainsi la chance de programmer dorénavant mes concerts et  mes enregistrements selon mon bon-vouloir. Je pense qu’il n’y a pas de répertoire grand public, mais des artistes grand public (Cecilia Bartoli, plutôt que de faire un CD Mozart peut se permettre de faire un CD Salieri par exemple). Souvent les orchestres ne veulent pas rendre de risques et les disques en sont le reflet.

Soliste / chef

TV : On connaît nombre de pianistes qui sont devenus chefs au détriment de leur jeu…

SS : Je n’ai pas de problème vis-à-vis de cela : je ne pratique l’instrument qu’à la perspective d’un concert. Là, je joue continûment pendant quelques semaines, mais cela arrive rarement : il faut faire transporter le clavecin ! Mais je n’ai pas de problèmes digitaux. Pour la direction d’orchestre, comme mes collègues, nous sommes ‘autodidactes’, mais avant tout musiciens.

Projets

TV : Quels sont vos projets ?

SS : Certainement les Vêpres et l’Orfeo de Monterverdi. Pour moi, les versions discographiques existantes sonnent plus ou moins de la même façon. Les interprètes de la musique baroque ont été très influencés par les microsillons d’Harnoncourt. Je pense que notre ensemble est à même d’interpréter la musique des années 1600 ou de 1700, il est peut-être même meilleur  pour les années 1600.
Pour Orfeo, un de mes hobbies est le décor théâtral. Je n’exigerai pas un éclairage aux bougies (comme Leonhardt à Nancy avec Poppée), mais je conçois des décors conformes à l’époque. Ce sera avec le Capriccio Stravagante Renaissance Orchestra, effectif instrumental plutôt grand, mais je dois trouver le ténor !

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A noter l’épais ouvrage « Memorandum XXI », très instructif et documenté, dont on citera ce seul extrait : « Bien des soi-disant ‘orchestres baroques’ de nos jours n’ont cure d’appliquer cette technique essentielle [la maîtrise des résonances], ce qui fait, en réalité, des ensembles modernes qui jouent sur instruments d’époque. Je n’en parle que parce que le but que s’est fixé Capriccio Extravagante est radicalement opposé à cette conception standardisée. »

memorandum

 

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