Rencontre avec Edith Canat de Chizy

Rencontre avec Edith Canat de Chizy

Edith Canat de Chizy

A force de croiser cette élégante personne au concert - notamment à ceux de Court-circuit - j'ai fini par m'intéresser à sa musique forte et variée et lui ai proposé cette interview, réalisée dans son appartement parisien, dûment accompagné de ses deux chats... (Site)

TV – Pourriez-vous caractériser votre musique ?

ECDC – Ma musique évolue constamment : je suis toujours en recherche, c’est ce qui me passionne. J’aime citer cette phrase de René Char : « comment vivre sans inconnu devant soi ? ». C’est cette part d’aventure qui est excitante.

TV – Travaillez-vous uniquement sur commande ?

ECDC – La commande est indispensable pour des raisons pratiques : elle génère un contrat qui détermine la somme convenue, la date de création etc… Elle est indispensable pour l’éditeur. C’est pourquoi on s’arrange pour se faire commander ce qu’on veut écrire… J’ai reçu une commande récemment de Bruno Messina pour l’anniversaire de la bataille du Chemin des dames en 1917, ligne de crête qui a toujours été le lieu de batailles à tous les âges, sur un livret de Maryline Desbiolles. J’ai moi-même décidé de la formation pour baryton solo, chœur d’enfants et orchestre, façon de me l’approprier…

TV – Supposons que je vous commande un opéra ?

ECDC – Figurez-vous que j’y pense sérieusement et depuis longtemps, cela a d’ailleurs failli se faire, mais le projet n’a pas abouti pour des questions de droits d’auteurs. Aussi, je m’oriente plutôt vers un livret écrit par un écrivain contemporain à partir d’une œuvre littéraire ancienne. La situation de l’opéra a changé depuis une décennie : les directeurs de théâtre imposent plus que les compositeurs ne proposent et favorisent les projets volontiers médiatiques. Mais c’est un désir auquel je tiens, j’aime de plus en plus écrire pour de grandes formations et préfère écrire un véritable opéra plutôt qu’un « opéra de chambre ». J’ai en ce moment un projet de monodrame, pour baryton, petit ensemble, voix et électronique sur un livret original de Sylvain Coher à partir d’une œuvre de Maupassant.

TV – Comment composez-vous ?

ECDC – Je n’ai pas quitté le papier, le crayon et la gomme. Je n’ai pas eu le temps de me plonger dans les logiciels de compositions comme Finale ou Sibelius qui demandent un investissement conséquent. Je travaille avec des copistes et de toute façon j’aime le manuscrit, c’est un plaisir de réaliser une partition manuscrite. La jeune génération est habituée à ces logiciels et peut ainsi composer directement sur ordinateur, avec l’avantage ou le danger d’entendre directement ce qu’on écrit…ce qui peut être au détriment de l’imagination. Je pense qu’il est important de garder le risque de l’écart entre ce que l’on imagine et son résultat sonore. Je mets souvent en garde mes élèves contre ce danger de l’écoute immédiate qui peut court-circuiter les imprévus de l’interprétation : nous ne sommes pas les seuls dépositaires de notre monde sonore, il y a aussi les musiciens avec leurs caractéristiques de jeu, de timbre, les problèmes d’acoustique, d’orchestration, de dynamiques…

TV – Revennons à votre œuvre, est-elle influencée par certains de vos pairs ?

ECDC – Je me méfie beaucoup des influences. J’en ai eu étant jeune bien sûr, notamment Maurice Ohana qui m’a beaucoup appris. Ce qui peut caractériser ma musique, c’est la mouvance, l’énergie et le travail sur le timbre que la pratique de l’électronique m’a permis d’approfondir. J’ai d’ailleurs été initiée très tôt à la musique électroacoustique dont les techniques ont beaucoup influencé mon écriture instrumentale, notamment dans Yell, ma première pièce d’orchestre. Over the sea, pour trio à cordes, accordéon et électronique, en porte la trace, pièce énergique, mouvante, changeante. J’ai aussi un grand souci de la forme : mise en œuvre des matériaux, maîtrise de leur processus d’évolution, construction des registres, contrôle de la durée etc. L’élaboration de la forme a pour moi une grande parenté avec l’architecture, notamment l’habitude de faire des esquisses graphiques au début d’une pièce qui ressemblent un peu aux croquis des architectes…. J’ai d’ailleurs souvent l’occasion d’en parler avec mes confrères architectes de l’Académie des Beaux-Arts.

Enfance

ECDC – Ce qui caractérise aussi ma musique c’est l’importance du geste que l’on ne peut véritablement ressentir que lorsque l’on a été instrumentiste – je suis violoniste de formation. Ma tante m’a donné mes premiers cours de violon et son mari était directeur de la Société de Musique de Chambre de Lyon. J’ai donc baigné dans la musique depuis ma petite enfance. Ma première expérience de musique de chambre a été l’andante du quintette de Schumann. Ce sont ces expériences qui nourrissent le métier de compositeur plus tard. Par contre mon père s’est toujours opposé à la perspective de faire de la musique mon métier. J’ai dû attendre de passer mon baccalauréat pour entrer au CRR de Lyon, avant de partir peu après à Paris pour y terminer mes études universitaires : j’ai alors intégré les classes d’écriture, puis d’orchestration, analyse et composition au CNSM.

TV – Vous ne m’avez toujours pas cité de compositeur !

ECDC – On touche ici au rapport établi par le compositeur entre la musique du passé, celle des autres et la sienne. Pour ma part, je suis très méfiante vis-à-vis des musiques existantes car leur écoute peut me perturber quand je suis en train de composer. Par contre, il y a des périodes où j’ai besoin de me replonger dans un univers sonore autre que le mien…Bien sûr, j’ai été nourrie des compositeurs qui constituent notre patrimoine et particulièrement ceux qui ont ouvert la voie de la révolution sonore du XXe siècle, Varèse, Berio, Xenakis, Ligeti… tout est dans Ligeti ! Une des premières partitions que j’analyse avec mes élèves, c’est le Concerto de chambre. J’ai par ailleurs une grande connivence avec la musique de Beethoven, son rapport à l’énergie, son sens de la rupture, son innovation harmonique et formelle. Sans oublier l’importance qu’a eu pour moi le répertoire des œuvres pour cordes, concertos, trios, et surtout le quatuor, formation que j’ai pratiquée très jeune et dont l’écriture est de ce fait très naturelle pour moi. J’ai d’ailleurs écrit un quintette, trois trios et trois quatuors à cordes et en prépare un quatrième qui sera créé prochainement.

TV – Comment vous situez-vous dans les débats souvent franco-français entre disons modernes et néo ?

ECDC – Les débats en eux-mêmes ne m’intéressent pas. Que ce soit dans la musique ou dans la vie, et par souci d’indépendance, j’ai toujours eu horreur des chapelles. J’ai eu la chance d’avoir pour professeurs Ivo Malec et Maurice Ohana. Bien que très différents, j’ai pu faire auprès d’eux l’expérience de la liberté d’écrire, quelles que soient la ou les esthétiques dominantes, expérience que je tiens à transmettre à mes élèves. L’important est de faire une œuvre et cela se construit dans le temps, dans l’approfondissement et l’évolution d’un langage qui vous est propre. Je ne cesse d’évoluer d’une pièce à l’autre et suis fondamentalement contre une démarche tournée vers les formes du passé où les références abondent.

TV – Vous vous rappelez de toute votre production, une centaine d’opus ?

ECDC – Non, parfois je ne me souviens même pas du titre ! Une fois j’ai entendu une de mes  pièces sur France Musique : il m’a fallu un certain temps pour réaliser que c’était de moi… Je n’aime pas – sans doute comme beaucoup d’autres – réécouter ma musique. Parfois je déteste, parfois j’ai de bonnes surprises, quelques partitions restent pour moi des jalons. Mais ce sont les partitions à venir qui m’intéressent, l’attrait de l’inconnu, le plaisir de créer quelque chose de nouveau…

TV – Quid des musiques de vos collègues ?

ECDC – Nous sommes tous embarqués dans la même aventure et cela mérite l’estime et le respect. Je pense que c’est ce qui prédomine entre nous. Par ailleurs, on parle beaucoup des différences esthétiques, mais très peu du métier de compositeur. Composer est un métier, l’écriture s’apprend. Quelle que soit la problématique mise en œuvre, les paramètres restent les mêmes. Il est cependant intéressant de constater l’évolution d’une écriture essentiellement timbrique, et la conception d’une forme non directionnelle, évacuant la notion de tension-détente ou celle de registres. J’aime suivre ces transformations, tout en restant essentiellement attachée à l’expérience sonore, fondamentale pour moi.

TV : Aimez-vous enseigner ?

ECDC – Oui, cela aussi s’apprend, au contact des élèves et au fil des partitions…

TV – La situation de la musique contemporaine ?

ECDC – La situation économique est assez dramatique. On est à la fin d’un cycle, celui d’un système de subventions mis en œuvre après-guerre, qui avait pris la relève du mécénat privé. Tout ce système est en train de disparaître et rien n’a été prévu pour le remplacer. De ce fait, le montant des commandes passées aux compositeurs s’amenuise, les co-commandes et les co-productions deviennent incontournables… D’autre part la révolution numérique remet en cause les structures des maisons d’édition. Il faut inventer d’autres formes de mécénat et d’autres modèles de diffusion des œuvres dans le respect des droits d’auteur.

TV : Avez-vous des disques de chevet ?

ECDC : Dans mes jeunes années, j’écoutais « en boucle » certaines œuvres classiques. Le silence m’est actuellement nécessaire pour composer comme je l’ai dit plus haut. Mes écoutes sont plus de type exploratoire, sans parler des découvertes faites au fil des concerts naturellement…

TV – Vos interprètes ?

ECDC – Ce sont des rencontres liées à certaines circonstances : résidences, créations etc… Je reste parfois très longtemps en contact avec certains d’entre eux, d’autres disparaissent. Il reste que le rapport avec les interprètes et les chefs est très important dans la vie d’un compositeur. Nous en avons maints exemples. Je vais prochainement travailler avec Fanny Clamagirand pour la création de mon 2è concerto de violon avec l’Orchestre National de France. Une nouvelle aventure…

TV – Et les compositrices ?

La composition est un métier, comme je l’ai dit plus haut, avant d’être une question d’homme ou de femme. Je regrette que le neutre n’existe pas en français pour les noms de métier. En anglais « a composer » est « a composer » que l’on soit homme ou femme, de même qu’en allemand. Quoiqu’il en soit, c’est la qualité de l’œuvre qui compte et le problème de la condition de la femme n’à rien avoir là-dedans.


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