Rencontre avec Dai Fujikura

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Dai Fujikra
Dai Fujikra

Preamble

Dai Fujikura (1977*) est un des compositeurs les plus en vue. Ayant apprécié certaines de ses œuvres en CD ou au concert et sachant que son premier opéra – Solaris – allai être créé au Théâtre des Champs Élysées le 4 mars prochain (cf.), je lui ai proposé une rencontre qu’il a bien volontiers acceptée. On trouvera ici sa biographie [EN]. L’homme est intelligent et brillant, et cependant ouvert d’esprit et accessible, pas du genre « French big head »!

Gagner sa vie

TV: Vous êtes un des rares que je connaisse qui vive uniquement de son activité de compositeur. Comment faites-vous ?

DF: Je n’en ai aucune idée ! Je dirais que je – ou plutôt « nous » : j’ai une famille à entretenir – survivons en quelque sorte grâce à la composition. Mais si l’on considère la plupart des compositeurs du passé, il semble que nombre d’entre eux aient vécu pauvrement, c’est donc peut-être une tradition.

Presque tous mes revenus proviennent de commandes. Mais bien souvent les négociations de contrat avec les commanditaires prennent un temps fou, parfois six mois, voire plus.  Souvent, j’ai terminé la pièce alors que le contrat n’est pas encore signé ! Je ne sais pourquoi un contrat de commande de deux pages prend tant de temps avant d’être mis au point et signé. Peut-être ont-ils de nombreux autres contrats bien plus importants et qu’ils n’ont guère le temps de s’occuper des miens. Un de mes amis qui travaille dans le secteur musical m’a dit qu’ils utilisent souvent le retard comme tactique, attendant la subvention qu’ils ont demandée ou l’arrivée de certains fonds. En tout cas, je ne suis pas sûr de pouvoir expliquer toutes ces complications à mon propriétaire !

J’ai une règle, qui est de ne jamais composer sous pression. Pour moi, il est essentiel de trouver du plaisir dans la composition, même si cela peut être difficile parfois. L’urgence ne m’apporte rien de bon. C’est pourquoi je commence mon travail très tôt, avec l’objectif de l’avoir terminé avant la deadline. Je n’accepte pas un projet avec un temps trop contraint et j’ai souvent terminé l’œuvre bien avant la date de la première. En procédant ainsi, je montre que l’écriture a été réalisée uniquement pour des raisons artistiques, et non en me débrouillant pour qu’une date butoir artificielle soit respectée. Cela sous-entend que les musiciens n’ont pas d’excuse pour ne pas être préparés pour la première répétition : il ont eu la partition six mois ou plus à l’avance !

La raison pour laquelle j’essaye de vivre de ma musique est à la fois bébête et simple. J’ai toujours aimé composer depuis l’âge de 8 ans. Depuis l’instant où j’ai découvert que c’était si amusant de composer sa propre musique, j’ai toujours composé, chaque jour. C’est la seule chose que je voulais faire. Puis, quand j’ai grandi, j’ai découvert que l’on devait trouver quelque chose pour toucher de l’argent et ainsi payer son loyer et acheter de la nourriture (choc horrible !). J’ai travaillé comme employé chez McDonald’s sur un ferry entre l’Angleterre et la France pendant  six semaines à 18 ans et donné des leçons de piano plus tard. J’aurais très bien pu vivre avec un travail normal la semaine et composer seulement les weekends, mais cela voulait dire, si je ne prenais pas de repos, composer seulement 2 jours sur 7. Cela ne me paraissait pas une bonne idée : je voulais composer en permanence, tous les jours. Et donc, naturellement, ma seule voie était d’essayer de gagner ma vie en étant compositeur à plein-temps.

Assez souvent, un musicien – que je respecte en tant que musicien et en tant que personne – me demande de composer une œuvre et l’on passe 2 à 3 ans à tâcher de trouver un festival ou une fondation susceptible de passer commande et d’assurer la création. Souvent, je pense que si je gagnais au Loto, je pourrais dire OUI à tous ces musiciens qui me demandent d’écrire de nouvelles pièces et pour qui j’aimerais écrire. Je pourrais commencer à écrire pour eux sans toutes ces complications. Mais ce n’est qu’un rêve… plutôt naïf et simple. Je veux juste écrire de la musique pour des gens que j’apprécie et qui sont assez bizarres pour vouloir de ma musique.

Récemment, j’ai créé ma boutique en ligne. Je vends mes partitions publiées et mes CD sur mon site internet.  J’ai obtenu il y a peu un arrangement avec mes éditeurs pour que je puisse vendre mes partitions en format digital ou en format papier. J’ai fait cela car je souhaite être en contact avec les gens qui sont intéressés par l’étude de ma musique. Celle-ci est souvent difficile à jouer. Ceci fait que les personnes intéressées à jouer ma musique sont souvent des musiciens professionnels ou des étudiants doués. Je pense souvent qu’ils ont du passer un temps considérable pour être à même de jouer ma musique et c’est quelque chose que j’apprécie énormément.
S’il s’agissait de littérature, les gens achèteraient le livre, le liraient, un point c’est tout. Le musicien qui acquiert une partition doit ensuite travailler dur après avoir acquis la partition, de façon à être à même de la jouer. Je pense qu’il serait intéressant que l’on puisse être connectés d’une manière ou d’une autre – le compositeur qui a créé l’œuvre et les instrumentistes qui ont passé de longues heures à la répéter de façon à pouvoir la jouer en public.

Performances

TV: De nombreux compositeurs contemporains ont des premières, mais rarement des « secondes »… Qu’en est-il pour vous ?

DF: Par exemple, Rare Gravity a eu sa première mondiale en juillet 2014 : depuis lors, elle a été joué 10 fois en 6 mois, avec 3 orchestres différents et dans quatre pays. Une autre de mes pièces orchestrales, Tocar y Luchar, écrite pour – et créée par Gustavo Dudamel, a été jouée de nombreuses fois : je ne sais plus combien, j’ai arrêté de compter. On m’a dit qu’elle serait jouée dans les prochaines semaines par l’Orchestre symphonique de Toronto.

Solaris

TV: Quelques mots sur Solaris ?

DF: J’ai travaillé sur cet opéra pendant un an et demi. Ces jours-ci, je mets au point l’électronique en temps réel avec l’IRCAM. L’opéra entier a été préalablement enregistré intégralement par l’Ensemble Intercontemporain, ce qui nous permet d’avoir une simulation de l’orchestre et de voir comme réagit le dispositif électronique.  L’électronique est en temps réel intégral, à la fois par par rapport à l’orchestre et au chant.
Le dispositif électronique sera « joué » tous les soirs : il réagira différemment chaque fois, en fonction du comportement des chanteurs et des instrumentistes.

Composition

TV: Comment composez-vous ?

DF: J’ai commencé à composer à l’âge de 8 ans, pour éviter au maximum l’apprentissage du piano. J’ai eu mon premier professeur de composition à l’âge de 13 ans – une leçon d’une demi-heure toutes les deux semaines. Durant toute la leçon, je jouais à mon professeur tout ce que j’avais composé les deux semaines précédentes. Plus tard, au London Music College, j’ai eu un merveilleux professeur, Daryl 
Runswick. Il me disait qu’il était effrayé de me voir arriver à la première leçon suivant les vacances, car j’arrivais généralement avec un sac empli de mes compositions réalisées pendant ces vacances et je voulais lui présenter chacune d’entre elles…

En général, je commence mes compositions en les notant sur papier, puis les porte sur ordinateur (logiciel Sibelius), afin de ne pas les perdre. Pour moi, il y a deux avantages à utiliser l’ordinateur : Premièrement, je commence en général par écrire quelques mesures, ou des fragments et il est aisé sur ordinateur de les assembler et de voir si elles s’assemblent ou au moins de voir comment elles pourraient l’être. En deuxième lieu, cela procure une certaine distance par rapport à sa propre écriture musicale manuelle : j’ai plutôt une belle écriture musicale manuscrite. C’est ainsi que, regardant une de mes partitions manuscrites, je peux penser : « çà a l’air super », – mais c’est seulement lorsque c’est affiché à l’écran que je peux réaliser si ce l’est vraiment…
 En regardant ma propre écriture, je peux avoir l’illusion de quelque chose de très personnel, mais pas forcément en termes sonores. (La seule chose qui importe en musique est le son : pour moi, rien d’autre n’est important). Pour déterminer cela, une fois que la partition est sur ordinateur, je la regarde, comme si la musique avait été écrite par quelqu’un d’autre. Cela m’aide à juger ma composition de manière plus objective. J’ai retiré de nombreuses œuvres de mon catalogue, mais je suis assez satisfait de celles qui y figurent. (catalogue.).

La musique française

DF: J’ai une anecdote amusante à ce propos : Je n’étais pas un très bon élève au piano, même si étant enfant je l’ai étudié sérieusement. Un soir, revenant de ma leçon de piano, le professeur m’avait passé la partition de la Sonatine de Ravel, avec l’idée que cela me changerait des séries d’œuvres que j’étais obligé d’apprendre : Beethoven, Mozart, Haydn, Bach… que je haïssais à l’époque. J’essayais donc de déchiffrer la partition de Ravel (pour une fois, je travaillais !) quand ma mère cria du balcon : “Dai! Retourne au travail. Arrête de jouer encore avec le piano !”, sans se douter que c’était vraiment une pièce du ‘répertoire’ (et un chef d’œuvre.)

J’ai toujours aimé la musique française. Je la trouvais plus facile à écouter que la musique allemande quand j’étais très jeune (maintenant j’AIME la musique classique allemande !). Pour moi, la musique de Debussy ou de Boulez – où tout sonne comme une résolution sans ‘suspension’ – est comme un gâteau parfait : quelque soit la tranche que l’on puisse en faire, vous voyez des images parfaites. Pour moi, c’est de la musique parfaite.

Proselytism

TV: Un des objectifs de mon blog est d’amener les mélomanes à la musique contemporaine. Généralement, s’ils connaissent Mahler, j’essaie de commencer avec les 3 pièces pour orchestre de Berg…

DF: De nombreuses personnes m’ont demandé de les introduire à la musique contemporaine. J’ai rencontré un chef d’orchestre assez connu qui voulait aller au-delà de ses limites. Il avait déjà fait carrière en dirigeant Brahms ou Mahler et me demanda de le guider vers la musique contemporaine. Je commençai avec Ligeti et il me dit : « Non, l’harmonie sonne tout le temps faux à mes oreilles ». Je suggérai la Sinfonia de Berio, puis Takemitsu, mais sans succès. Puis je lui fit écouter Explosante-fixe de Boulez et de la musique de Cage pour piano réparé et il trouva cela à son goût. Depuis, j’ai vu les noms de Xenakis, Boulez et Ligeti sur ses programmes de musique orchestrale plutôt grand public et il m’a dit que les harmonies de  Ligeti sonnaient maintenant merveilleusement !
Je pense donc que chacun réagit différemment, ayant connu des chemins musicaux différents dans son passé. Trouver un « déclencheur » est la clef. Une fois trouvé ce déclencheur, vous pouvez bâtir dessus. Pour ma part, j’ai eu beaucoup de difficultés à aimer la musique de Mahler (que j’aime maintenant, mais il m’a fallu beaucoup d’efforts). C’est ainsi que si vous m’aviez introduit à la musique de Mahler puis aux 3 pièces de Berg (qui d’ailleurs ne sont pas de la musique contemporaine) quand j’étais très jeune, j’aurais tout détesté. Pour moi, la musique de Ligeti était bien plus facile à appréhender (à l’époque de mes 18 ans environ). C’est de là que j’ai pu progresser vers d’autres compositeurs contemporains.

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