Ian Bostridge – Le voyage d’hiver de Schubert

Ian Bostridge - Actes Sud
Ian Bostridge – Actes Sud

Le Voyage d’hiver de Schubert, anatomie d’une obsession : 

Les textes de Wilhelm Müller (1794–1827) sont bien dans la lignée des Novalis, Clemens Brentano et Achim von Arnim, que critiquait Gœthe : « Ils écrivent tous comme s’ils étaient malades et le monde entier une infirmerie. » 
L’œuvre est dédiée par Müller à Carl Maria von Weber, « le maître immortel du Lied allemand ». Heine écrivit que l’asservissement politique sous Metternich était la « cause véritable de l’ironie romantique et de la difficulté d’être ».

Ian Bostridge (1964*) fait appel à l’histoire, aux sciences, à la politique, à la peinture ou à la littérature, moins à l’analyse musicale (à noter la page documentée de Wikipedia), pour nous convier à son propre voyage érudit dans l’œuvre. J’en propose ci-dessous quelques notes et illustrations  pour inviter à la lecture :

1 – Gute Nacht (Bonne Nuit)
L’Allemagne dominée par les Habsbourg
2 – Die Wetterfahne (La Girouette)
La loi sur le mariage de Metternich qui forçat Schubert au célibat et occasionna sa syphilis. Il démonte au passage la tentative de Solomon de prouver que Schubert était homosexuel.
3 – Gefrorene Tränen (Larmes gelées)
Les « larmes gelées » sont évoquées à propos du Werther de Goethe.
4 – Erstarrung (Solidification)
L’adagio du Quintette en ut majeur D. 956 doit-il être un prélude, ou un accompagnement coïtal ?
5 – Der Lindenbaum (Le Tilleul)
Le tilleul est à l’Allemagne ce qu’est le chêne aux Français. Un parallèle est dessiné avec les œuvres de Thomas Mann sur la fascination du romantisme allemand vis-à-vis de la mort.
Deux « incunables » sont cités, les voici après la version originale par DFD / Brendel :



6 – Wasserflut (L’Eau des inondations)
Un § entier consacré à « l’assimilation du triolet ».

Version Bostridge / Drake

Version « corrigée » DFD / Brendel (à 17’38 »)

7 – Auf dem Flusse (Sur la rivière)
Considérations sur le réchauffement climatique qui nous fait prendre de vue l’importance de l’hiver et du gel à l’époque de c.
8 – Rückblick (Recul)
Apparemment pas le lied le plus apprécié de l’auteur.
9 – Irrlicht (Feu follet)
Un peu d’analyse musicale cette fois.
10 – Rast (Pause)
Illustration du métier de charbonnier (fabricant de charbon de bois) alors en disparition au profit du charbon. Le décret de Karlsbad de 1819 impose une censure à toute idée libérale. Aussi s’agit-il peut-être d’une référence cachée aux carbonieri italiens, société en résistance à la politique réactionnaire de la Sainte-Alliance.
11 – Frühlingstraum (Rêve de printemps)
De la signification des cristaux de neige sur les vitres l’hiver.
12 – Einsamkeit (Solitude)
Le dernier Lied due la première version du cycle. Il convie Caspar David Friedrich et Jean-Jaques Rousseau pour évoquer tant la solitude que l’emprise de la répression sociale.
13 – Die Post (La Poste)
La place du cor dans le romantisme allemand et la révolution que représenta la mlle-poste juste avant le chemin de fer.
14 – Der greise Kopf (La Vieille Tête)
Sur les cheveux qui blanchissent subitement.
15 – Die Krähe (La Corneille)
Des corbeaux et des corneilles.
16 – Letzte Hoffnung (Dernier Espoir)
Apparition de Pierre Simon de Laplace et de Niels Bohr et considérations sur l’abscission des feuilles.
17 – Im Dorfe (Dans le village)
Winterreise : le froid de la vie
18 – Der stürmische Morgen (Le Matin de tempête)
De l’importance de la durée des silences entre deux Lieder.
19 – Täuschung (Tromperie)
Des dérèglements engendrés par la pratique de la valse…
20 – Der Wegweiser (Le Panneau indicateur)
De la notoriété des romans de James Fenimore Cooper au moment de l’émigration allemande vers le Nouveau-Monde
21 – Das Wirtshaus (L’Auberge)
La « taverne du diable », dernière étape du parcours de la Camarde
22 – Mut (Courage)
Considérations sur la foi de Schubert
23 – Die Nebensonnen (Les trois soleils)
Arc-en-ciel, parhélie et autre spectre du Broken
24 – Der Leiermann (Le Joueur de vielle à roue)
Ironie de terminer avec une vielle, instrument de mendiant, plutôt qu’avec la lyre, si fréquemment représentée d’ailleurs dans cette époque Biedermeier.

Ce livre est vraiment un beau voyage.

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