Dutilleux et Jolivet : une conversation avec Christine Jolivet Erlih

Dutilleux et Jolivet : une conversation avec Christine Jolivet Erlih

André Jolivet Henri Dutilleux - Aix-en-Provence - 1962 - Collection personnelle Christine Jolivet Erlih
André Jolivet et Henri Dutilleux – Aix-en-Provence – 1962 – Collection personnelle Christine Jolivet Erlih

A la suite de la lecture de l’ouvrage « Henri Dutilleux » de Pierre Gervasoni, j’avais noté la proximité du compositeur avec André Jolivet, à la fois amicale, professionnelle et politique. Rencontrant souvent au concert Christine Jolivet Erlih (« CJE ») – la fille d’André Jolivet et la veuve du violoniste Devy Erlih, celle-ci a bien voulu me recevoir pour une causerie impromptue (elle m’a confié la photo ci-dessus, peut-être la seule existante avec les deux compositeurs, apparemment en plein déchiffrage, lors d’un cours de composition dans le cadre du CFHM à Aix-en-Provence).

Esthétique

Comme moi, elle a été par exemple emballée par Erwartung à la Philharmonie, épatée par Giordano Bruno de Francesco Filidei et imperméable à I’Iliade d’amour de Betsy Jolas…

« A part Poulenc, tous les compositeurs du XXe siècle ont connu un certain purgatoire ; celui de Messiaen semble avoir commencé et celui de Boulez viendra probablement de ce grand mouvement de balancier « antiboulézien » amorcé, il y a quelques années, et soutenu par quelques compositeurs tels Connesson, Beffa, et autres aux commandes… ».

« Le premier disque que j’ai écouté, était du Varèse et quand mon père m’a mise au piano, j’ai très vite joué les Microkosmos de Bartòk ; on ne peut pas dire que j’ai baigné dans la musique tonale ! De plus, nous n’étions pas riches, et nos parents préféraient nous emmener au concert plutôt que d’assurer une garde d’enfants !  Dans le cadre du CFHM (académie organisée par Jolivet) à Aix-en-Provence, avec Michel Philippot, Yannis Xénakis et d’autres, il y a été beaucoup question de musique concrète, électronique : c’est là que j’ai appris à distinguer des expériences sonores de véritables œuvres musicales. »

Dutilleux

« Ils ont eu de grands moments de partage amical et s’admiraient mutuellement.
Jolivet dirigea des œuvres de Dutilleux : ses musiques de scène à la Comédie française ou par exemple, lors de la création au Mexique de sa 3è symphonie, figurait au programme du concert, la 2è de Dutilleux et aussi, la 3è de Roussel.
Ils étaient actifs au sein de la SIMC (Société Internationale de Musique Contemporaine – Site en anglais) ; chaque année, un festival se tenait dans une capitale différente. Cela leur permettait de faire de nombreuses visites, comme aller se recueillir sur la tombe de Beethoven à Vienne ou visiter Jérusalem en 1963.
Plus tard, Dutilleux acceptait de remplacer Jolivet lorsqu’il ne pouvait assurer lui-même ses cours au Conservatoire (Jolivet avait été nommé en 1966 professeur de composition au CNSM de Paris à la suite de Darius Milhaud ; à la surprise générale, car on s’attendait à la nomination de Jacques Rivier qui, une année sur deux, remplaçait Milhaud alors aux Etats-Unis). Jolivet, comme Dutilleux, faisait son métier  en artisan. »

Comme je faisais remarquer à CJE combien j’étais étonné du temps passé par Messiaen ou Dutilleux auprès des musiciens lorsqu’ils jouaient leurs œuvres (Boulez dirigeant les siennes), elle me répondit : « mon père, lui, avait des enfants (une fille d’un premier mariage, mes deux frères et moi-même) ! Pour ce que je sais : Dutilleux n’en a pas eu, et le fils de Messiaen s’est trouvé très tôt séparé de son père. Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas un bien d’avoir été ainsi occupé par l’enseignement, par la famille : cela oblige à une concentration et à une efficacité plus grandes dans les moments consacrés à l’écriture musicale proprement dite. »

« Si Dutilleux était plus un pur produit du conservatoire, ce qui n’est pas le cas de Jolivet, tous deux avaient une curiosité commune et absorbaient toutes les nouveautés qu’il était possible d’absorber. Si, dans la musique de Jolivet, l’on peut déceler l’influence de Varèse**, on trouve de même des échos de son Concerto pour violoncelle
n°2 dans celui de Dutilleux « Tout un monde lointain ».

« Jolivet et Dutilleux étaient tous deux des hommes de gauche et avaient des engagements communs. Jolivet, à sa mort, était Président de la Fédération cégétiste du spectacle ! Je les situe plutôt assez antigaullistes. Si Jolivet a été le premier conseiller technique auprès d’André Malraux, il a vite laissé la place à Marcel Landowski (qui, il me semble, était communiste dans sa jeunesse…).
Les deux aimaient la vie, leurs élévations d’ordre spirituel étant cependant assez différentes. Dutilleux m’avait confié sa sensibilité au protestantisme, mais tous deux, avaient en commun un sens de l’humanisme et de l’ouverture vers l’autre.
Il faut noter qu’après la mort subite de mon père, il ne se sera pas passé d’année sans que Dutilleux m’appelle ou m’écrive pour demander des nouvelles. »

L’œuvre de Jolivet

TV : « Quelles pièces conseilleriez-vous d’aborder en premier dans l’œuvre de Jolivet ? »

CJE : « En fait cela dépend de la sensibilité de chacun ; la musique de Jolivet a de la vigueur, une certaine virulence, façon Bartók ou Stravinsky (?) ; rien d’un robinet d’eau tiède !
Je pourrais vous citer la Suite liturgique, les Pastorales de Noël, pour flûte, basson et harpe, le Nocturne pour violoncelle et piano, le Chant de Linos, pour flûte, violon, alto, violoncelle et harpe, la Rhapsodie à sept, pour septuor à vent et cordes. Une œuvre qui fonctionne bien, qui prend l’auditeur par la main, est certainement le Concerto pour harpe. Mais, il y a d’autres œuvres susceptibles de plaire au public ou de l’intéresser !»

Site des Amis d’André Jolivet

** Rappelons que c’est grâce à l’action obstinée de Jolivet qu’eut lieu la fameuse création de Déserts de Varèse au Théâtre des Champs-Elysées en 1954.

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