Claude Debussy – Prélude à l’après-midi d’un faune – Philippe Jordan

Claude Debussy – Prélude à l’après-midi d’un faune – Philippe Jordan – Naïve

Édouard Manet - L'Après-midi d'un faune
Édouard Manet – L’Après-midi d’un faune

Debussy, Stravinsky, Ravel - Philippe Jordan
Debussy, Stravinsky, Ravel – Philippe Jordan

On avait eu la chance d’assister l’an dernier à la générale d’un concert qui comportait à peu près ce programme. Deux choses m’avaient frappé : l’excellence et la concentration de l’orchestre, le professionnalisme du chef (qui avait néanmoins 2 assistants dans la salle pour traquer toute erreur de lecture).

Un programme bien risqué pour ce chef de 38 ans avec 3 tubes français, certes choisis pour illustrer le ballet de l’Opéra de Paris.

Une remarque : acheté à « prix vert » à la FNAC hier midi à 18,40 € : à ce prix-là, on pourrait avoir un SACD, avec un rendu plus aéré et des timbres mieux définis…

Je passe rapidement sur le Boléro, absolument remarquable en tenant le rythme jusqu’à la fin de ce crescendo et en n’en rajoutant pas à la péroraison ; cette façon de faire nous paraît la meilleure : plutôt qu’une catastrophe incendiaire, on a une ici une impression glaciale – on aimerait féliciter nommément les instrumentistes mais comme il faudrait appeler l’orchestre « les 2 orchestres de l’Opéra de Paris » (Garnier / Bastille, opéra / ballet), on se sait jamais vraiment qui joue ce jour-là… Je me rappelle avoir vu dans le studio de contrôle de l’Opéra le chef de face  diriger ce même Boléro durant la générale, donc quasiment sans public : sa connivence avec l’orchestre était frappante ainsi que sa joie musicale…

Philippe Jordan In rehearsal
Philippe Jordan In rehearsal

L’écoute du Sacre est absolument gratifiante : le dosage des plans sonores, la maîtrise instrumentale (encore plus sidérante en concert), la tenue rythmique, tout est fait avec goût ; ça manque juste d’un je ne sais quoi – sauvagerie, mystère ? – pour me faire oublier les souvenirs de Karajan, Kubelik ou Ozawa. C’est un peu perturbant devant tant de science et de maîtrise encore une fois – les très bons chefs actuels, au premier rang desquels Philippe Jordan, dirigeant ça « les doigts dans le nez », tout comme le jouent dorénavant les orchestres, au premier rang desquels celui de l’Opéra ! Cf. discographie comparée du Sacre.

Bref, un des meilleurs Boléro du disque, un Sacre superbe mais qui ne nous prend pas vraiment, on va s’attacher maintenant au Faune, partition au moins aussi emblématique de la naissance de la musique moderne du début du 20e siècle que Le Sacre, en faisant une petite discographie comparée avec quelques célébrités : Straram, Toscanini, Ingelbrecht, Munch, Boulez.

Mentionnons un dossier complet sur le Faune dû au Centre National de Documentation Pédagogique, qui rappelle opportunément que les analystes n’ont jamais pu se mettre d’accord sur la structure de cette partition pourtant relativement brève… À noter l’utilisation de la suite de Fibonacci, comme pour d’autres œuvres. N’en déplaise à certains, les mathématiques depuis Lassus ont toujours été liées à la musique…

Ici le poème de Mallarmé :

Le Faune

Ces nymphes, je les veux perpétuer.

-                                                                                                                 Si clair,
Leur incarnat léger, qu’il voltige dans l’air
Assoupi de sommeils touffus.
-Aimai-je un rêve ?
Mon doute, amas de nuit ancienne, s’achève
En maint rameau subtil, qui, demeuré les vrais
Bois même, prouve, hélas! que bien seul je m’offrais
Pour triomphe la faute idéale de roses —

Réfléchissons…
-ou si les femmes dont tu gloses
Figurent un souhait de tes sens fabuleux !
Faune, l’illusion s’échappe des yeux bleus
Et froids, comme une source en pleurs, de la plus chaste :
Mais, l’autre tout soupirs, dis-tu qu’elle contraste
Comme brise du jour chaude dans ta toison ?
Que non! par l’immobile et lasse pâmoison
Suffoquant de chaleurs le matin frais s’il lutte,
Ne murmure point d’eau que ne verse ma flûte
Au bosquet arrosé d’accords; et le seul vent
Hors des deux tuyaux prompt à s’exhaler avant
Qu’il disperse le son dans une pluie aride,
C’est, à l’horizon pas remué d’une ride
Le visible et serein souffle artificiel
De l’inspiration, qui regagne le ciel.

O bords siciliens d’un calme marécage
Qu’à l’envi de soleils ma vanité saccage
Tacite sous les fleurs d’étincelles, CONTEZ
« Que je coupais ici les creux roseaux domptés
» Par le talent; quand, sur l’or glauque de lointaines
» Verdures dédiant leur vigne à des fontaines,
» Ondoie une blancheur animale au repos :
» Et qu’au prélude lent où naissent les pipeaux
» Ce vol de cygnes, non! de naïades se sauve
» Ou plonge… 
--Inerte, tout brûle dans l’heure fauve
Sans marquer par quel art ensemble détala
Trop d’hymen souhaité de qui cherche le la :
Alors m’éveillerai-je à la ferveur première,
Droit et seul, sous un flot antique de lumière,
Lys! et l’un de vous tous pour l’ingénuité.

Autre que ce doux rien par leur lèvre ébruité,
Le baiser, qui tout bas des perfides assure,
Mon sein, vierge de preuve, atteste une morsure
Mystérieuse, due à quelque auguste dent ;
Mais, bast! arcane tel élut pour confident
Le jonc vaste et jumeau dont sous l’azur on joue :
Qui, détournant à soi le trouble de la joue,
Rêve, dans un solo long, que nous amusions
La beauté d’alentour par des confusions
Fausses entre elle-même et notre chant crédule ;
Et de faire aussi haut que l’amour se module
Évanouir du songe ordinaire de dos
Ou de flanc pur suivis avec mes regards clos,
Une sonore, vaine et monotone ligne.

Tâche donc, instrument des fuites, ô maligne
Syrinx, de refleurir aux lacs où tu m’attends !
Moi, de ma rumeur fier, je vais parler longtemps
Des déesses; et par d’idolâtres peintures
À leur ombre enlever encore des ceintures :
Ainsi, quand des raisins j’ai sucé la clarté,
Pour bannir un regret par ma feinte écarté,
Rieur, j’élève au ciel d’été la grappe vide
Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide
D’ivresse, jusqu’au soir je regarde au travers.

O nymphes, regonflons des SOUVENIRS divers.
« Mon oeil, trouant les joncs, dardait chaque encolure
» Immortelle, qui noie en l’onde sa brûlure
» Avec un cri de rage au ciel de la forêt ;
» Et le splendide bain de cheveux disparaît
» Dans les clartés et les frissons, ô pierreries !
» J’accours; quand, à mes pieds, s’entrejoignent (meurtries
» De la langueur goûtée à ce mal d’être deux)
» Des dormeuses parmi leurs seuls bras hasardeux ;
» Je les ravis, sans les désenlacer, et vole
» À ce massif, haï par l’ombrage frivole,
» De roses tarissant tout parfum au soleil,
» Où notre ébat au jour consumé soit pareil.
Je t’adore, courroux des vierges, ô délice
Farouche du sacré fardeau nu qui se glisse
Pour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclair
Tressaille ! la frayeur secrète de la chair :
Des pieds de l’inhumaine au coeur de la timide
Qui délaisse à la fois une innocence, humide
De larmes folles ou de moins tristes vapeurs.
« Mon crime, c’est d’avoir, gai de vaincre ces peurs
» Traîtresses, divisé la touffe échevelée
» De baisers que les dieux gardaient si bien mêlée :
» Car, à peine j’allais cacher un rire ardent
» Sous les replis heureux d’une seule (gardant
» Par un doigt simple, afin que sa candeur de plume
» Se teignît à l’émoi de sa soeur qui s’allume,
» La petite, naïve et ne rougissant pas 🙂
» Que de mes bras, défaits par de vagues trépas,
» Cette proie, à jamais ingrate se délivre
» Sans pitié du sanglot dont j’étais encore ivre.

Tant pis ! vers le bonheur d’autres m’entraîneront
Par leur tresse nouée aux cornes de mon front :
Tu sais, ma passion, que, pourpre et déjà mûre,
Chaque grenade éclate et d’abeilles murmure ;
Et notre sang, épris de qui le va saisir,
Coule pour tout l’essaim éternel du désir.
À l’heure où ce bois d’or et de cendres se teinte
Une fête s’exalte en la feuillée éteinte :
Etna ! c’est parmi toi visité de Vénus
Sur ta lave posant tes talons ingénus,
Quand tonne une somme triste ou s’épuise la flamme.
Je tiens la reine !
--O sûr châtiment…
--Non, mais l’âme
De paroles vacante et ce corps alourdi
Tard succombent au fier silence de midi :
Sans plus il faut dormir en l’oubli du blasphème,
Sur le sable altéré gisant et comme j’aime
Ouvrir ma bouche à l’astre efficace des vins !

Couple, adieu ; je vais voir l’ombre que tu devins.

Le tempo est marqué « très modéré » :
Straram / Straram – 1930 : 9’51 »
Toscanini / NBC / Live – 1950 : 8’51 »
Inghelbrecht / National  – 1958 : 8’49 »
Munch / Boston – 1962 : 9’00 »
Boulez / Cleveland – 1992 : 8’52 »
Jordan / Opéra de Paris – 2012 : 10’31 ».
Par rapport à ses glorieux ancêtres, Philippe Jordan est donc le plus « très modéré » !

Walter Straram : une merveille, des timbres, même si ça pleure un peu ; c’est toujours le problème avec certaines ‘vieilles cires’, ça donne l’impression que « c’était çà » : ça respire, toutes les indications de la partition sont respectées, c’est vivant, ça a du souffle  – évidemment compte-tenu de l’orchestration qui est comme un duo flûte / hautbois – et ça a surtout de la poésie ! ; on mentionnera pour le plaisir les solistes : Lily Laskine, harpe, Marcel Moyse, flûte, Zino Francescatti et Jean Pasquier, violons, Pierre Pasquier, alto et Etienne Pasquier, violoncelle… On a déjà mentionné le problème de la fidélité aux vielles cires lors de leur transcription en numérique à propos du disque Debussy – Aeon.

Arturo Toscanini qui connaissait bien Debussy et créa Pelléas à la Scala : c’est du grand art de la direction d’orchestre ; au paroxysme,  il déclarait à ses musiciens : « le faune est amoureux – il veut faire l’amour ». Ce sera sans doute la version la plus « chargée d’intentions » au bon sens du terme ; on est vraiment pris par la torpeur dans la dernière partie.

Désiré-Émile Inghelbrecht (cf. les « indispensables de Diapason« ) est bien mieux enregistré ; on apprécie surtout la suavité des cordes, c’est un peu linéaire, mais la fin est superbement agencée. Hautbois très français de son.

Charles Munch n’était pas seulement un chef dionysiaque ! Superbes harpes, flûte très vibrée, c’est très « grand orchestre », mais ça sent un peu trop le studio et le tout manque de variété dans les atmosphères, comme le faisait Toscanini.

Pierre Boulez à Cleveland : on a déjà dit tout le mal que l’on pensait de l’enregistrement des Images. On a ici plus des images de timbres que de vrais timbres, le tout paraît lent voire languide ; beaucoup de science et de maîtrise technique pour un résultat plus proche de Seurat que de Monet.

Philippe Jordan : l’orchestre est largement au niveau de Cleveland, le tempo retenu est au bénéfice d’une belle présence, on a ici un vrai sens de la ligne musicale, on entend des détails inouïs jusqu’ici, sans que cela nuise à la ligne générale. Un peu plus d’animation dans le passage central, c’eut été parfait (à noter qu’il est le seul à intégrer parfaitement le solo de violon dans le discours) et bravo à la flûte et au hautbois !

On retiendra donc Straram, Toscanini et Jordan en concluant que le disque de ce dernier est bien plus qu’une carte de visite pour le chef et pour l’orchestre.

I was last year at the general rehearsal of a concert which presented almost the same program. Two things struck me: the excellence and concentration of the orchestra, the professionalism of the conductor (who had nevertheless 2 assistants to track any misreading).  A quite risky program for this 38 years old conductor with 3 French tubes, certainly selected to illustrate the ballet of the Opera of Paris.

I pass quickly on the Bolero, absolutely remarkable by holding the rhythm until the end of this crescendo and while not adding any effect with the peroration; this way of doing it appears the best to us: rather than a catastrophe flamer, there is here an icy impression – we would like to congratulate the instrumentalists by their name but as this orchestra would have to be called “the 2 orchestras of the Paris Opera” (Garnier/Bastille, opera/ballet), we can’t guess who played this day… I remember to have seen in the control studio of the Opera the conductor’s face conductying this same Bolero during the general rehearsal, therefore almost without public: his complicity with the orchestra was striking like his musical joy…

The listening of the Sacre is absolutely gratifying: the proportioning of the sound plans, the instrumental control (even more striking in concert), the rhythmic behavior, all is made with taste; but I think we miss something here – brutality, mystery? – to make me forget the memories of Karajan, Kubelik or Boulez. It is a little perturbing in front of such an amount of science and control once again – the very good current conductors, as Philippe Jordan, directing that “the fingers in the nose”, as for nowadays orchestras, the Paris Opera being at the top of them! Cf. extensive compared listenings.

In short, one of best the Bolero on record, a superb Rite of spring but which does not really speak to us, then we will stick to the Faune, a score at least as emblematic of the birth of modern music at the beginning of the 20th century as the Rite of spring, by making a small compared discography with some celebrities: Straram, Toscanini, Ingelbrecht, Munch, Boulez.

Tempo is quoted « very moderate » :
Straram / Straram – 1930 : 9’51 »
Toscanini / NBC / Live – 1950 : 8’51 »
Inghelbrecht / National  – 1958 : 8’49 »
Munch / Boston – 1962 : 9’00 »
Boulez / Cleveland – 1992 : 8’52 »
Jordan / Opéra de Paris – 2012 : 10’31 ».
Compared to his glorious ancestors, Philippe Jordan is thus ”very moderate”!

Walter Straram: a wonder, tones, even if the tape isn’t really steady; it is always the problem with certain “old women waxes”, that gives the impression that “that was it”: it breathes, all the indications of the score are followed, it is alive, has breath – obviously, taking into account the orchestration is like a duet flute/oboe – and it has especially poetry! ; we will mention for the pleasure the best French soloists in that time: Lily Laskine, harp, Marcel Moyse, flute, Zino Francescatti and Jean Pasquier, violins, Pierre Pasquier, alto and Etienne Pasquier, cello… We already mentioned the problem of the fidelity to the old waxes transferring them on digital format for the Debussy – Aeon album.

Arturo Toscanini who knew very well Debussy and created Pelléas at La Scala: it is agreat art of theconducting; arriving at the paroxysm, he declared to his orchestra “The Faune is in love -he wants to make love”. It will certainly be the more subkective lecture; one is really taken by the torpor in the last part.

Desired-Emile Inghelbrecht (cf. indispensables de Diapason”) is better recorded; one appreciates especially the sweetness of the strings; it is a little linear, but the end is superbly arranged. Very French oboe sound.

Charles Munch: Superb harps, very vibrated flute, it sounds like “big orchestra”, but it sounds too much as a studio recording and the whole misses variety in the atmospheres, as Toscanini did it.

Pierre Boulez in Cleveland: we already said what we thought thought of the recording of the Images. We have here more of images of tones that true tones, the whole appears slow even languid; much science and technical control for a result closer to Seurat than Monet…

Philippe Jordan: the orchestra is largely at the level of Cleveland, the tempo selected is for the benefit of a beautiful presence, we have here a true mastering of the musical line, we hear unheard details up to now, without harming the general line. A little more animation in the central passage, it would have been perfect (it should be noted that he is the only one to integrate perfectly the violin solo) and cheers to the flute and oboe!

We will thus retain Straram, Toscanini and Jordan, concluding that this CD is much more than a sound postcard for the conductor and his orchestra.

 

 

   

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