Tous les articles par Thierry Vagne

Journaliste musique classique et contemporaine - Contemporary and classical music

Yukio Yokoyama

On a eu la chance hier soir d’assister à un concert privé donné par le pianiste japonais Yukio Yokoyama. Mis à part Mitsuko Uchida, on connaît peu les pianistes japonais en France. Né en 1971, 3e prix du concours Chopin en 1990, Yokoyama a pu suivre à Paris l’enseignement de Jacques Rouvier et Vlado Perlemuter, mais il était précédé d’une réputation de « gymnaste du piano » suite à un record : un récital de 16 heures continues entièrement consacré à Chopin (166 œuvres)… performance qu’il reprendra le 3 mai prochain à Tokyo lors d’un concert de bienfaisance (212 œuvres cette fois !). Si l’on ajoute qu’il donna également en 2005 l’intégrale des concertos de Beethoven, on s’attendait à entendre une sorte de Cyprien Katsaris japonais…

Ce fut tout simplement un régal et un privilège d’entendre ce pianiste de classe internationale jouer – sans partition – devant 50 personnes un récital Bach, Chopin, Debussy, Liszt. Une virtuosité stupéfiante (ou plutôt une maîtrise absolue de tous les paramètres de l’instrument) au service de lectures aussi maîtrisées qu’habitées, ainsi qu’une vision très personnelle des partitions (Debussy). Il paraît que son autre compositeur de prédilection est Beethoven. Il semblait que si l’on avait pu lui demander en bis la Hammerklavier au débotté, cela n’aurait pas posé de problème… Guettons un prochain concert hypothétique à Paris !

We had the chance to assist to a private recital by Yukio Yokoyama last Wednesday March 28. Having learned he gave a 16 hours long Chopin recital, we thought, well, probably another ‘circus artist’ with a tremendous technique and not any musicality. Wrong again!

I should have noticed he won a price at the Chopin competition in Warsaw in 1990 and studied with Jacques Rouvier and Vlado Perlemuter in Paris. It was an astonishing soirée with Bach, Chopin, Debussy and Liszt pieces. Not only he gave these pieces without any score, his keyboard mastering is unbelievable, and moreover his readings show mastering of all the instrument’s parameters and artistic insight. If any Japanese reads this, go in Tokyo to attend his next performance of 212 works by Chopin. Maybe with a little more concentration on what he does best, and more targeted communication, he could join easily the top ten international pianists…

La muette de Portici à l’Opéra comique

La muette de Portici à l’Opéra comique

L’Opéra comique a donné cet opéra de François-Esprit Auber en avril 2012.
Notre ami féru d’histoire, Karim Ouchikh, nous présente l’oeuvre ci-dessous et la replace dans son contexte historique dans la pièce attachée.

La Muette de Portici, le Grand opéra français et l’actualité de l’œuvre

De l’aveu des musicologues, La Muette de Portici est considérée comme une œuvre fondatrice, représentative du Grand opéra français. Ce genre musical désigne ordinairement des opéras, articulés en quatre ou cinq actes, servis par un orchestre et une distribution considérable, toujours conçus à partir d’une intrigue dramatique, tirée généralement d’un évènement historique, et dont l’intensité est amplifiée par des décors spectaculaires et des effets de scènes saisissants. Historiquement, le Grand opéra français s’est épanoui de la fin des années 1820 jusqu’au début des années 1870 avec notamment, en France, Jacques-Fromental  Halévy (La Juive, 1835) ou Ambroise Thomas (Hamlet, 1868) , mais aussi, en Italie, avec Giuseppe Verdi (Aïda, 1871) et  Amilcare Ponchielli (La Gioconda, 1876), ou en bien encore, en Allemagne, avec Giocomo Meyerbeer (Les Huguenots, 1836) et Richard Wagner (Tannhäuser, version 1861).

Abondamment jouée naguère, – elle fut interprétée, jusqu’à la fin du XIXème siècle, pas moins de 505 fois à Paris et à 285 reprises à Berlin  -, La Muette de Portici est une œuvre aujourd’hui passablement délaissée. Bien à tort, si l’on juge de son intérêt historique objectif et de ses qualités propres qui sont indéniables, notamment pour le style d’interprétation et les accents mélodiques de cette œuvre qui, selon moi, la rattachent aussi, avant l’heure, au courant des opéras verdiens : sous ce rapport, la superbe ouverture est à écouter absolument. On pourra s’en convaincre en se procurant l’un des très rares enregistrements de la partition d’Auber actuellement disponible dans le commerce (EMI Classics), en l’occurrence celui qui fut réalisé lors de son interprétation en septembre 1987 par l’Orchestre Philarmonique de Monte-Carlo, placé alors sous la baguette inspirée de Thomas Fulton, avec pour le chœur, l’Ensemble choral Jean Laforgue, et dans la distribution, l’excellent Alfredo Krauss dans le rôle de Masaniello et la non moins talentueuse June Anderson dans celui de la princesse Elvire.

Alors que le théâtre de la Monnaie s’abstient actuellement, considérations politiques obligent, de programmer La Muette de Portici  à Bruxelles, qui y fut interprétée pour la dernière fois en 1930 à l’occasion de la commémoration du centenaire de l’indépendance de la Belgique, l’Opéra-comique mettra cette œuvre sulfureuse à l’affiche de la salle Favart, à Paris, en avril 2012, en co-production avec l’orchestre et les chœurs de la Monnaie….

La Muette de Portici et l’Indépendance de la Belgique

Trahisons photographiques / Photographic betrayals

Quelques trahisons de la Résurrection de Pierro della Francesca
Quelques trahisons de la Résurrection de Pierro della Francesca

Copie d’écran d’une recherche dans Google images : aucune image ne rend compte exactement de l’original de la Résurrection de Piero della Francesca que nous avons pu voir (sans vitre) à San Sepulcro.

Est-ce par peur de voir les œuvres ainsi  trahies que l’on interdit les photos dans certains musées, notamment en France ? … je ne crois pas : cf. ci-dessous… (écrivant un article sur l’exposition Cézanne au Musée du Luxembourg, j’ai voulu prendre avec mon portable une « photo d’ambiance » – sans flash – pour rendre compte en fait du piteux arrangement de l’exposition : un sbire m’est tombé dessus et m’a demandé d’effacer la photo !).

Le Monde du 10/3/2012 relate l’expérience récente menée par la Réunion des Musées Nationaux qui a consisté à prendre avec un luxe de précautions techniques (et un matériel photographique de pointe) une prise de vue la plus ressemblante possible de l’original de La Joconde. On peut la consulter ici. Mais il n’est pas très clair que l’on puisse inclure cette image dans une page Web même en citant la source.

C’est d’autant plus regrettable que la photographie restituée sur écran ou sur papier est souvent la seule façon de prendre connaissance des œuvres les plus connues, compte-tenu des conditions de visite (quelques secondes accordées, œuvres protégées par une vitre, mauvais éclairage, etc.). cf. à ce propos une introduction à Google Art Project.

A noter que « le plus beau tableau du monde », d’après Aldous Huxley, reprend un thème déjà souvent traité par les peintres auparavant, avec souvent 3 soldats assoupis au pied du tombeau. Mais nous avons vu à la Pinacothèque de Sienne un retable antérieur présentant une Résurrection avec exactement les mêmes soldats que ceux du tableau de della Francesca !  Bien sûr interdit là-bas de prendre des photos, ce qui fait que je n’ai pu retenir le nom de l’auteur ; mais même sans appareil, della Francesca avait bien copié, même si son art est sans commune mesure avec celui de son prédécesseur inconnu.

Natalie Dessay & Philippe Cassard – Debussy – Clair de lune

Natalie Dessay & Philippe Cassard – Debussy – Clair de lune

 

Cf. aussi ce survol des mélodies de Debussy à l’occasion de la sortie d’une nouvelle intégrale. (fin 2014)

En passant au « Virgin » des Champs-Élysées pour voir si le CD Thara avec le concerto de Schumann par Haskil / Kubelík était arrivé (tant pis, il aura été acheté chez amazon et c’est un événement – de toutes façons le magasin va fermer), j’ai vu ce CD et mon conditionnement de ‘CDphile’ a frappé : Dessay, Cassard, Debussy dans un si bel écrin, ce ne pouvait être qu’un must. Total : ma femme (oreille absolue, 9 ans de conservatoire) est sortie de la pièce en criant ‘c’est insupportable…’. Et dire que le but de ce blog est de contribuer à la promotion de la culture, musicale notamment. La chanteuse – extraordinaire comme l’on sait à l’opéra – le pianiste, très bon debussyste,  n’y sont a priori pour rien. On pensait avoir enfin la quintessence de la mélodie debussyste par une chanteuse française (cf. la récente Shéhérazade par Fleming : on a laissé tombé au bout de 5 mesures…)… et bien non : je défie quiconque de comprendre les paroles dès que l’on dépasse le mezzo-forte, et c’est souvent, d’autant que le son est par trop réverbéré. Écoutez Maggie Teyte (qui certes était une récitaliste, elle, et étudia 6 mois durant ces mélodies avec l’auteur) : on entend du français avec ses couleurs, ses rrr et Cortot qui joue sa partie comme s’il était tombé dans la potion magique…
Bref, un superbe Objet, magnifiques artistes, mais je ne le remettrai sans doute jamais…
À noter l’album sorti en 1993 de Véronique Dietschy avec le même Philippe Cassard chez Ades en 1993 : on se sent d’un coup « chez Debussy » !
If you read this in English, you probably don’t care too much about French pronunciation. My problem with this recording is that it is more a recital by a -great – opera singer than by a lieder specialist and thus you just don’t understand the words most of the time. Too bad, the design is superb.
Just listen to the great (English!) Maggie Teyte with Cortot.
(On the French part I mentionned I could not listen more than 5 bars from the new album of René Fleming: I just read a paper by the famous critic Norman Lebrecht, who says the same thing!).

Le Quatuor Pražák – Pražák Quartet

 

 

 

 

 

 

 

 

Les « princes du quatuor à cordes » comme je serais tenté de les surnommer étaient donc à la cité de la musique le 21 janvier dernier. Je n’ai pu malheureusement y assister, mais c’était en live sur Medici.tv. Il y a quelques mois, le 1er violon, Vaclav Remes, a été frappé de dystonie, maladie nerveuse qui le vit dans l’impossibilité croissante de jouer du violon. On imagine son malheur et l’angoisse des 3 compères restants. Je ne sais la part prise par mon ami Pierre Barbier dans la décision, mais c’est Pavel Hula, premier violon du quatuor Kocian qui le remplaça, quatuor qui faisait partie de  ‘l’écurie Praga Digitals‘ (quatuors Pražák, les très prometteurs Zemlinky, Trio Guarnieri, etc.).
L’alchimie délicate du quatuor semble avoir été retrouvée avec le très sympathique Pavel. Les 2 quatuors de Rihm sont bien intéressants et les 2 Beethoven sont évidemment superbes. Certes le son du quatuor a changé, mais c’est toujours remarquable – quoiqu’en pensent certains pisse-froid sur le net – : la suite lyrique, donnée récemment aux Bouffes du Nord, malgré la présence saugrenue de la chanteuse dans le dernier mouvement (version originale oblige)  était tout simplement sidérante (je n’ai chez moi que la version du Kronos quartet : sans commentaire !). Bref précipitez-vous sur medici et profitez du presto du 13e de Beethoven en bis, bien dans la lignée du défunt quatuor Smetana.
The ‘princes of the string quartet’ gave recently a concert in Paris (01/21/12) with Rhim quartets 4 & 12 and Beethoven quintet op. 29 and quartet 7, with the presto of n°13 as a bonus. It’s been live on Medici.tv

Schoenberg par Rattle à Berlin

Schoenberg par Rattle à Berlin

 

Sir Simon Rattle revient à Schoenberg dans un programme pour grand orchestre et propose 3 facettes du compositeur : le transcripteur, dans la version orchestrale du quatuor n°1 pour piano de Brahms (1937), le compositeur à la fois atonal et sériel dans la musique  d’accompagnement pour un scène de film  (1929–1930) et enfin la version pour grand orchestre (1935) de la première symphonie de chambre (1906).

Si l’on peut regretter la pâte sonore de l’orchestre d’avant les ères Abbado & Rattle, on appréciera néanmoins cette lecture d’une transcription qui fait parfois penser à celles de Stokowsky ! La musique de film (« Danger imminent », « Peur panique », « Catastrophe »…) est très intéressante avec de belles (atonales donc…) atmosphères. La symphonie de chambre peut être nettement préférée dans sa version initiale (comme lors d’un concert il y a quelques mois par la talentueuse chef d’origine turque, Serâ Tokay).

Rappelons une version inégalée des Cinq pièces pour orchestre op. 16 par Kubelík.